Seul avec mon fils : le combat d’un père abandonné par sa femme

« Tu n’es pas fait pour ça, Paul. Je pars. »

La voix de Camille résonne encore dans ma tête, froide, tranchante. Elle a claqué la porte ce matin-là, laissant derrière elle un silence assourdissant et notre fils, Louis, qui pleurait dans son berceau. J’étais figé, incapable de bouger, de comprendre. Comment en étions-nous arrivés là ?

Je me revois, debout dans la cuisine, une tasse de café à la main qui tremble. Louis hurlait. J’ai posé la tasse, je suis allé le prendre dans mes bras. Il s’est accroché à moi comme si j’étais tout son univers. Peut-être que je l’étais, désormais. J’ai senti une vague de panique m’envahir : comment allais-je faire ?

Camille et moi, on s’était rencontrés à la fac à Lyon. Elle était solaire, pleine d’idées, moi plus réservé. On s’est aimés vite, passionnément. Mais après la naissance de Louis, tout a changé. Les nuits blanches, les disputes sur qui se lève, les reproches silencieux… Je n’ai pas vu venir sa lassitude. Je croyais qu’on tiendrait bon.

Le lendemain de son départ, ma mère a débarqué chez moi sans prévenir.
— Paul, tu ne peux pas rester comme ça ! Tu dois appeler Camille, la supplier de revenir !
Je n’ai rien répondu. Je savais que c’était inutile. Camille avait pris sa décision.

Les premiers jours ont été un enfer. Je ne savais même pas comment préparer un biberon correctement. Louis pleurait beaucoup. J’ai appelé la PMI du quartier ; une puéricultrice m’a expliqué les gestes de base au téléphone. J’avais honte de mon ignorance.

Au supermarché, les regards étaient lourds. Une caissière m’a demandé :
— Et la maman, elle est où ?
J’ai bredouillé quelque chose sur « le travail ». J’avais trop honte d’avouer la vérité.

Les nuits étaient les pires. Quand Louis dormait enfin, je restais assis dans le noir à me demander ce que j’avais raté. Pourquoi Camille était-elle partie ? Est-ce que j’étais un mauvais père ? Un mauvais mari ?

Un soir, j’ai craqué. J’ai appelé mon frère, Antoine.
— Je n’y arrive pas… Je suis nul…
Il a écouté en silence puis il m’a dit :
— Tu fais ce que tu peux, Paul. Personne ne t’a appris à être père seul.

Petit à petit, j’ai appris à m’organiser. J’ai collé des post-it partout : « Biberon 7h », « Crèche 8h30 », « Lessive ». J’ai pris un congé parental — mon chef n’a pas compris.
— Un homme en congé parental ? Tu es sûr ?
J’ai tenu bon.

À la crèche, j’étais le seul papa solo. Les autres parents me regardaient avec curiosité ou pitié. Une maman m’a proposé un café après avoir vu mes cernes.
— Ça va aller ?
J’ai failli pleurer devant elle.

Ma famille n’a pas compris non plus.
— Un enfant a besoin de sa mère !
Mais Louis s’accrochait à moi chaque matin comme si j’étais son port d’attache.

Les mois ont passé. J’ai appris à faire des purées maison, à reconnaître les pleurs de fatigue ou de faim. J’ai commencé à sortir avec Louis au parc, à rencontrer d’autres parents solos — surtout des mamans — qui m’ont accueilli dans leur cercle.

Mais chaque soir, quand la maison retombait dans le silence, je repensais à Camille. Elle n’a jamais appelé pour prendre des nouvelles de Louis. Parfois je lui envoyais des photos ; elle répondait par un « merci » sec ou pas du tout.

Un jour, alors que je déposais Louis chez mes parents pour souffler un peu, ma mère a éclaté :
— Tu ne vas pas rester comme ça toute ta vie ! Tu dois refaire ta vie !
Mais comment refaire sa vie quand on a peur d’être abandonné à nouveau ? Quand on doute de soi chaque minute ?

Louis a eu un an. J’ai organisé une petite fête avec mes amis et ma famille. Camille n’est pas venue. J’ai soufflé la bougie avec Louis sur les genoux et j’ai senti une fierté immense : on avait survécu à cette année-là.

Aujourd’hui encore, il y a des jours où je vacille. Où je me demande si je fais bien les choses. Mais Louis rit, il court vers moi quand je rentre du travail, il me serre fort dans ses bras.

Parfois je me demande : pourquoi juge-t-on si durement les pères solos en France ? Pourquoi pense-t-on qu’un homme ne peut pas aimer et élever son enfant aussi bien qu’une mère ? Est-ce que je finirai par pardonner à Camille ? Est-ce que Louis m’en voudra un jour de ne pas avoir su garder sa mère auprès de nous ?

Et vous… croyez-vous qu’un père seul peut offrir tout l’amour dont un enfant a besoin ? Pourquoi la société doute-t-elle encore des hommes dans ce rôle ?