Mon fils revient vivre chez moi après son divorce : ma maison, mon cœur, tout est sens dessus dessous
« Tu comptes rester encore longtemps, Paul ? » Ma voix tremble à peine, mais je sens déjà la colère monter dans sa réponse. Il lève les yeux de son ordinateur, assis à la table de la cuisine où j’avais l’habitude de lire mon journal tranquille chaque matin. « Je n’ai nulle part où aller, maman. Tu le sais. »
Je détourne les yeux, honteuse de ma propre impatience. Pourtant, c’est la vérité : depuis que Paul est revenu vivre sous mon toit, après son divorce avec Camille, ma vie a basculé. Je croyais avoir retrouvé un peu de paix après toutes ces années à l’élever seule, à jongler entre deux emplois et les fins de mois difficiles dans notre petit appartement de Montreuil. Son père, Jean-Luc, nous avait laissés du jour au lendemain pour refaire sa vie à Bordeaux. J’avais tout donné à Paul, tout sacrifié pour qu’il ne manque de rien.
Il a grandi vite, mon fils. Il était brillant, gentil, et il me promettait souvent : « Un jour, maman, tu ne manqueras plus jamais de rien. » Et il a tenu parole, d’une certaine façon. Quand il a épousé Camille – une fille de bonne famille du 16ème arrondissement – il m’aidait en cachette, m’envoyant de l’argent pour payer mes factures ou m’offrir un week-end à la mer. Mais il ne voulait pas que Camille sache. « Elle ne comprendrait pas », disait-il.
Leur mariage n’a pas tenu. Trop de secrets, trop de non-dits. Camille voulait un homme ambitieux, pas un fils dévoué à sa mère. Ils se sont déchirés pour des broutilles – une histoire de vacances annulées, un dîner où il avait préféré venir me voir à l’hôpital plutôt que d’accompagner ses beaux-parents à l’opéra. Et puis un jour, il est revenu avec deux valises et ce regard perdu d’enfant blessé.
Au début, j’étais heureuse de le retrouver. Je me disais que c’était l’occasion de rattraper le temps perdu, de soigner ses blessures comme quand il tombait dans la cour de l’école. Mais très vite, la réalité m’a rattrapée. Paul n’est plus un enfant. Il occupe tout l’espace : ses affaires traînent partout, il passe ses journées enfermé dans sa chambre à envoyer des CV ou à jouer en ligne avec ses amis d’enfance. Il ne sort presque plus. Parfois, il ne se lève même pas avant midi.
Je me surprends à lui en vouloir. À lui reprocher son inertie, son manque d’initiative. Mais surtout, je m’en veux à moi-même : ai-je trop couvé mon fils ? L’ai-je empêché de devenir un homme autonome ?
Un soir, alors que je rentre du travail épuisée – je fais des ménages chez des particuliers pour arrondir mes fins de mois – je trouve Paul assis dans le salon, les yeux rouges d’avoir pleuré. Il tient une lettre dans ses mains tremblantes.
« C’est Camille », murmure-t-il. « Elle veut vendre l’appartement… Je vais devoir lui céder ma part. »
Je m’assois près de lui et pose ma main sur son épaule. « On va s’en sortir, Paul. On s’en est toujours sortis tous les deux. »
Mais au fond de moi, je sens la peur grandir : et si cette situation durait ? Et si je devais renoncer à mes petits plaisirs – mes soirées tricot avec les voisines, mes promenades au parc – pour redevenir une mère à plein temps ?
Les semaines passent et la tension monte. Un matin, je craque.
« Paul ! Tu pourrais au moins faire la vaisselle ! Je ne suis pas ta bonne ! »
Il me regarde avec ce mélange d’incompréhension et de tristesse qui me brise le cœur.
« Je suis désolé… Je ne voulais pas… »
Il s’enferme dans sa chambre et je reste seule dans la cuisine, les mains tremblantes autour d’une tasse de café froid.
Le soir même, il vient me voir.
« Maman… Je sais que je te pèse. Je vais chercher un studio, même si c’est petit… »
Je fonds en larmes.
« Ce n’est pas toi qui me pèses… C’est cette situation ! J’ai peur pour toi… J’ai peur pour nous deux… »
On se serre dans les bras comme deux naufragés sur la même planche.
Depuis ce jour-là, on essaie de parler plus franchement. On se partage les tâches ménagères ; il m’aide à faire les courses ; parfois on cuisine ensemble comme avant. Mais l’équilibre reste fragile.
Parfois je me demande : est-ce que j’ai le droit d’aspirer à une vie tranquille après tant d’années de sacrifices ? Est-ce que c’est égoïste de vouloir retrouver mon espace ? Ou bien est-ce simplement humain ?
Et vous… Jusqu’où iriez-vous pour vos enfants ? À quel moment faut-il penser à soi sans culpabiliser ?