Mon ex-mari regrette d’être père à plein temps – et je dois recoller les morceaux de notre vie
— Tu ne comprends donc rien, Claire ! Je n’en peux plus, j’étouffe !
La voix de François résonne encore dans ma tête, même des mois après cette dispute mémorable dans la cuisine. Ce soir-là, il a claqué la porte si fort que les verres ont tremblé dans le buffet. J’ai senti mon cœur se fissurer, comme si la fissure s’étendait dans toute la maison. Nos deux fils, Lucas et Théo, étaient dans leur chambre, mais je sais qu’ils ont tout entendu. Depuis ce soir-là, rien n’a plus jamais été pareil.
Après le divorce, j’ai voulu croire à l’illusion d’une coparentalité harmonieuse. François m’avait promis : « On restera une famille pour les garçons, tu verras. » Mais très vite, la réalité s’est imposée. Les week-ends chez leur père sont devenus irréguliers, puis rares. Les excuses se sont accumulées : « J’ai trop de travail », « Je suis fatigué », « Ce n’est pas le bon moment ». J’ai vu la déception grandir dans les yeux de Lucas, l’aîné, qui à dix ans comprend déjà trop de choses.
Un soir, alors que je préparais le dîner, Lucas est venu me voir. Il avait ce regard grave qui me serre le cœur.
— Maman… pourquoi papa ne veut plus être avec nous ?
J’ai senti les larmes monter, mais je me suis forcée à sourire.
— Papa t’aime très fort, tu sais. Il est juste… occupé en ce moment.
Mais même moi, je n’y croyais plus. Théo, du haut de ses six ans, a commencé à faire des cauchemars. Il se réveille en pleurant : « Papa va revenir ? » Je le serre contre moi, impuissante.
La solitude me pèse. Avant, j’avais l’impression d’être deux pour affronter la vie. Maintenant, chaque matin ressemble à un marathon : réveiller les garçons, préparer le petit-déjeuner, courir à l’école puis au travail. Je suis secrétaire médicale dans un cabinet à Nantes ; les journées sont longues et les patients souvent impatients. Parfois, je m’effondre sur le canapé une fois les enfants couchés, incapable de retenir mes sanglots.
Ma mère m’appelle souvent :
— Claire, tu dois penser à toi aussi. Tu ne peux pas tout porter toute seule.
Mais comment faire ? Les factures s’accumulent, la maison semble trop grande et trop vide à la fois. Les amis se sont éloignés ; certains ne savent pas quoi dire, d’autres prennent parti pour François. Dans notre quartier pavillonnaire, les regards sont lourds de jugements silencieux.
Un samedi matin, alors que j’essaie de convaincre Théo d’enfiler ses chaussures pour aller au parc, mon téléphone vibre. C’est un message de François :
« Je ne pourrai pas prendre les garçons ce week-end. J’ai besoin de temps pour moi. »
Je sens la colère monter. Pour lui, c’est si simple ! Il peut s’éclipser quand il veut. Moi, je n’ai pas ce luxe. Je dois être forte pour deux petits garçons qui n’ont rien demandé.
Le soir même, Lucas explose :
— Papa ne nous aime plus !
Je m’agenouille devant lui, je prends son visage entre mes mains.
— Ce n’est pas vrai, mon cœur. Parfois les adultes font des choix compliqués…
Mais comment expliquer l’inexplicable ? Comment consoler un enfant quand on est soi-même brisée ?
Les semaines passent et la situation empire. François devient presque un fantôme. Il ne répond plus aux messages des garçons. Un jour, Lucas refuse d’aller à l’école.
— À quoi bon ? Même papa s’en fiche de moi !
Je me bats avec l’école pour obtenir un rendez-vous avec la psychologue scolaire. Elle me dit :
— Madame Martin, vos enfants ont besoin de repères stables. Peut-être pourriez-vous organiser des rituels rassurants ?
Je me sens coupable : ai-je failli quelque part ? Est-ce ma faute si François a baissé les bras ?
Un soir d’automne, alors que la pluie tambourine contre les vitres et que Théo s’endort enfin après une crise de larmes, je me surprends à écrire une lettre à François. Je lui parle de la tristesse des garçons, de mon épuisement, de mon incompréhension face à son absence. Je ne l’envoie pas. À quoi bon ?
Ma sœur Élodie vient parfois passer le week-end avec nous. Elle apporte des gâteaux faits maison et tente de me faire rire.
— Tu sais Claire, tu es plus forte que tu ne le crois.
Mais je ne me sens pas forte. Je me sens vide.
Un dimanche matin, alors que je prépare des crêpes pour les garçons – notre nouveau rituel du dimanche – Lucas me regarde longuement.
— Tu crois qu’un jour papa reviendra ?
Je voudrais lui promettre que oui. Mais je ne peux pas mentir.
— Je ne sais pas, mon chéri… Mais moi je serai toujours là.
C’est peut-être ça, être mère : continuer d’avancer même quand tout s’effondre autour de soi.
Parfois je croise François au supermarché du coin. Il évite mon regard. Il a l’air fatigué aussi, mais différent… comme s’il avait fui une partie de lui-même.
Je me demande souvent : comment un père peut-il renoncer à ses enfants ? Est-ce la peur d’échouer ? Le poids d’une vie qu’il n’a pas choisie ? Ou simplement la facilité de tout laisser derrière soi ?
Aujourd’hui encore, je recolle les morceaux de notre vie avec patience et amour. Pour Lucas et Théo. Pour moi aussi peut-être un jour.
Est-ce que d’autres mères vivent la même chose que moi ? Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui a été brisé ?