« Mamie, tu aurais pu dire non… » : L’été où j’ai tout compris sur ma famille
— Tu aurais pu dire non, Mamie. Tu n’étais pas obligée…
La voix de Camille, ma petite-fille de seize ans, résonne encore dans ma tête. Il est minuit passé, la maison est silencieuse, mais je ne trouve pas le sommeil. Je me tourne et me retourne dans mon lit, le cœur serré. Comment en sommes-nous arrivés là ?
Tout a commencé début juillet, quand mon fils Pierre m’a appelée :
— Maman, tu pourrais garder les enfants cet été ? Avec le boulot et Claire qui vient de reprendre à l’hôpital, on ne s’en sort pas…
J’ai dit oui tout de suite. Comme toujours. J’ai pensé que ce serait l’occasion de resserrer les liens, de profiter d’eux avant qu’ils ne grandissent trop vite. J’ai préparé la maison à Saint-Malo, ressorti les draps brodés, acheté des glaces au supermarché du coin. Je me suis vue déjà, sur la plage avec eux, riant comme autrefois avec Pierre et sa sœur Sophie.
Mais dès le premier jour, j’ai senti que quelque chose clochait. Camille est arrivée les écouteurs vissés aux oreilles, le visage fermé. Paul, son petit frère de dix ans, n’a pas décroché un mot pendant tout le trajet en voiture. J’ai tenté une blague sur la pluie bretonne, mais personne n’a ri.
Le soir même, à table, j’ai voulu lancer la conversation :
— Alors, racontez-moi votre année !
Paul a haussé les épaules. Camille a soupiré :
— Rien à dire. C’était comme d’habitude.
J’ai senti une boule dans ma gorge. Où étaient passés les enfants curieux et bavards que je connaissais ?
Les jours ont passé. J’ai essayé d’organiser des sorties : aquarium, balade sur les remparts, crêperie… Mais Camille restait scotchée à son téléphone et Paul ne voulait rien faire sans sa console. J’ai insisté, parfois trop fort.
— Ce n’est pas possible de rester enfermés alors qu’il fait si beau !
Camille a explosé :
— Tu ne comprends rien ! Ce n’est pas chez nous ici !
J’ai claqué la porte de la cuisine pour cacher mes larmes. Je me suis sentie vieille, inutile. J’ai repensé à ma propre mère qui me disait toujours : « Les enfants ne sont jamais contents. »
Un soir, alors que je préparais des galettes pour le dîner, j’ai entendu Paul pleurer dans sa chambre. Je suis entrée doucement.
— Qu’est-ce qu’il y a, mon chéri ?
Il a reniflé :
— Papa et maman se disputent tout le temps… Je veux rentrer.
J’ai voulu le prendre dans mes bras mais il s’est recroquevillé contre le mur. J’ai compris que je ne pouvais rien réparer.
Quelques jours plus tard, Sophie est venue passer un week-end avec nous. Elle a tout de suite remarqué la tension.
— Maman, pourquoi tu t’acharnes ? Laisse-les tranquilles !
J’ai explosé :
— Parce que j’essaie de faire ce que je peux ! Vous croyez tous que je suis là pour arranger vos vies mais personne ne se demande ce que je ressens !
Un silence glacial a suivi. Sophie a baissé les yeux. Camille a quitté la table sans un mot.
Cette nuit-là, j’ai relu de vieilles lettres de mon mari disparu il y a dix ans. Il écrivait : « N’oublie jamais que tu comptes aussi. » Mais moi, j’avais oublié.
Le lendemain matin, j’ai trouvé Camille sur la terrasse, les yeux rouges.
— Mamie… Je suis désolée pour hier.
Je me suis assise à côté d’elle. J’ai pris sa main.
— Tu sais, moi aussi j’ai peur parfois. Peur de ne plus compter pour vous tous.
Elle a hoché la tête.
— C’est compliqué à la maison… On n’a plus envie de parler à personne.
On est restées là longtemps sans rien dire. Juste ensemble.
L’été s’est terminé doucement. Les enfants sont repartis avec leur père sans un mot de plus. J’ai rangé la maison en silence, le cœur lourd mais étrangement apaisé.
Aujourd’hui encore, je repense à cette phrase : « Tu aurais pu dire non… » Peut-être que j’aurais dû. Peut-être que j’aurais dû penser à moi pour une fois. Mais comment fait-on pour exister aux yeux de ceux qu’on aime ? Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui a été brisé ?
Et vous, avez-vous déjà eu l’impression d’être invisible dans votre propre famille ?