Je suis la bonne invisible de ma belle-famille : mon histoire de solitude et de grossesse ignorée
« Sophie, tu pourrais débarrasser la table ? »
La voix de ma belle-mère, Monique, claque dans la cuisine comme un ordre militaire. Je suis debout, une main sur mon ventre arrondi, l’autre serrant le torchon. J’ai mal au dos, mes pieds gonflent, mais personne ne semble le remarquer. Je regarde mon mari, Julien, assis à côté de son père, absorbé par son téléphone. Il ne lève même pas les yeux vers moi.
Je rassemble les assiettes, les verres, les couverts. Les conversations continuent sans moi : on parle du match de foot d’hier soir, des travaux dans le jardin, du prix des tomates au marché. Jamais de moi, jamais du bébé qui grandit en silence sous mon cœur fatigué.
Quand je passe devant la fenêtre, j’aperçois le clocher d’Angers qui perce le ciel gris. Je me demande comment j’ai pu en arriver là. Il y a deux ans, j’étais encore à Nantes, indépendante, entourée d’amies et de projets. Puis j’ai rencontré Julien. Il était doux, attentionné, drôle. On a vite emménagé ensemble, puis il a insisté pour qu’on s’installe chez ses parents « le temps de trouver mieux ».
Ce « temps » dure depuis huit mois.
Au début, Monique m’a accueillie avec un sourire pincé. « Ici, chacun met la main à la pâte », m’a-t-elle dit. J’ai voulu bien faire : préparer des quiches, nettoyer la salle de bains, organiser les lessives. Mais très vite, c’est devenu une évidence : je fais tout. Même enceinte jusqu’aux yeux.
Un soir, alors que je pliais le linge dans le salon, j’ai entendu mon beau-père râler : « Sophie n’a pas repassé mes chemises ! » Monique a soupiré : « Elle est fatiguée avec sa grossesse… »
Il a haussé les épaules : « À son âge, ta mère avait déjà trois enfants et elle tenait la maison ! »
J’ai eu envie de hurler. Mais j’ai gardé le silence. Comme toujours.
Julien n’intervient jamais. Il dit que ses parents sont « vieux jeu », qu’il faut les laisser parler. Mais chaque jour, je me sens un peu plus transparente. Même quand je me plains à lui :
— Tu pourrais leur dire que je suis épuisée ?
— Tu sais comment ils sont… Ça ne sert à rien de faire des histoires.
Alors je me tais. Je me lève la nuit pour vomir en silence. Je fais les courses avec Monique qui critique mes choix : « Tu prends encore des yaourts bio ? C’est cher pour rien ! » Je cuisine des gratins dont personne ne me remercie.
Parfois, je rêve que je pars. Que je claque la porte et que je retourne à Nantes. Mais où irais-je ? Je n’ai plus d’emploi depuis que j’ai suivi Julien ici. Mes parents sont loin et malades. Mes amies ont peu à peu cessé d’appeler.
Un matin, alors que je prépare le café, Monique entre dans la cuisine.
— Tu as pensé à laver les rideaux ? Ils sentent le renfermé.
Je sens mes yeux piquer.
— Je suis fatiguée… Je n’ai pas beaucoup dormi cette nuit.
— Tu crois que c’est facile pour moi aussi ? J’ai élevé deux garçons sans jamais me plaindre !
Elle sort en claquant la porte. Je m’effondre sur une chaise et je pleure en silence.
Le soir même, lors du dîner, Julien annonce soudain :
— Sophie voudrait qu’on l’aide un peu plus à la maison.
Un silence glacial tombe sur la table. Monique me fusille du regard.
— On fait déjà beaucoup pour vous ! Tu crois que c’est facile d’accueillir un couple sous son toit ?
Mon beau-père renchérit :
— Si ça ne te plaît pas ici, tu sais où est la porte.
Julien baisse les yeux. Moi aussi.
Cette nuit-là, allongée dans le noir à côté d’un Julien endormi, je caresse mon ventre et je murmure à mon bébé :
— Tu mérites mieux que ça…
Les jours passent et rien ne change. Je deviens l’ombre de moi-même. Un matin, alors que je sors les poubelles sous la pluie battante, une voisine m’interpelle :
— Ça va Sophie ? Tu as l’air épuisée…
Je fonds en larmes devant elle. Elle me prend dans ses bras et me dit doucement :
— Tu n’es pas obligée d’accepter ça. Parle à Julien. Pense à toi et à ton enfant.
Ses mots résonnent en moi toute la journée. Le soir venu, j’attends que tout le monde soit couché pour parler à Julien.
— Je n’en peux plus… Si tu ne fais rien pour nous sortir d’ici, je partirai seule.
Il me regarde enfin vraiment.
— Tu es sérieuse ?
— Oui. Je veux qu’on ait notre vie. Je veux être reconnue comme ta femme et la mère de notre enfant… pas comme une domestique invisible.
Il promet de chercher un appartement dès demain.
Je ne sais pas si j’y crois vraiment. Mais pour la première fois depuis des mois, j’ai l’impression d’exister un peu plus.
Est-ce qu’on a le droit d’exiger du respect et de l’amour quand on devient mère ? Ou doit-on accepter de s’effacer pour le bien des autres ? Qu’en pensez-vous ?