« Ce soir-là, j’ai mis mon fils et ma belle-fille à la porte : jusqu’où une mère doit-elle s’oublier ? »
« Tu ne comprends donc pas, maman ? On n’a nulle part où aller ! » La voix de Julien résonne encore dans le couloir, pleine de colère et de détresse. Je me tiens droite, les mains tremblantes, devant la porte d’entrée. Derrière moi, la lumière blafarde du salon éclaire le désordre : des chaussures éparpillées, des tasses sales sur la table basse, le manteau de Camille jeté sur le canapé. C’est chez moi, mais je ne m’y reconnais plus.
Je m’appelle Françoise. J’ai 62 ans, veuve depuis cinq ans, et jusqu’à il y a six mois, je menais une vie paisible dans mon appartement à Nantes. Chaque soir, je retrouvais le silence, la chaleur d’une tisane et le ronronnement du vieux chat sur mes genoux. Mais tout a changé le jour où Julien, mon fils unique, et sa femme Camille ont frappé à ma porte. Ils venaient de perdre leur logement – un propriétaire qui voulait vendre, un loyer devenu trop cher – et ils n’avaient personne d’autre vers qui se tourner.
Au début, j’étais heureuse de les accueillir. Je me disais que la maison serait plus vivante, que je pourrais aider mon fils dans cette mauvaise passe. Mais très vite, la réalité m’a rattrapée. Camille travaille tard au restaurant ; Julien cherche encore un emploi. Ils dorment tard, vivent la nuit, laissent traîner leurs affaires partout. Les courses disparaissent en un clin d’œil, la salle de bain est toujours occupée, et le moindre reproche tourne à la dispute.
Un soir, alors que je rentrais du marché, j’ai surpris une conversation entre eux :
— Franchement, ta mère exagère… Elle fait des histoires pour rien !
— Elle est fatiguée, c’est tout. On va pas rester éternellement…
— Ça fait déjà six mois !
J’ai senti une boule se former dans ma gorge. Je me suis enfermée dans ma chambre pour pleurer en silence. Comment en étions-nous arrivés là ? J’avais l’impression d’être une étrangère chez moi.
Les semaines ont passé. Les tensions se sont accumulées. Un matin, j’ai retrouvé mon carnet d’économies vide sur la table de la cuisine. Julien avait pris l’argent pour « dépanner », sans même me prévenir. J’ai explosé :
— Tu te rends compte de ce que tu fais ? C’est tout ce qu’il me reste pour finir le mois !
— Mais maman, c’est temporaire ! Je te rembourserai…
— Ce n’est pas la question ! Ce n’est plus possible comme ça.
Camille a claqué la porte derrière elle. Julien m’a regardée avec des yeux pleins de reproches. J’ai eu honte d’être aussi dure… mais aussi soulagée d’avoir enfin parlé.
Le soir même, alors que je tentais de me détendre devant un vieux film, ils sont rentrés bruyamment. Des éclats de rire dans l’entrée, des sacs posés à même le sol. J’ai senti la colère monter en moi comme une vague incontrôlable.
— Ça suffit ! ai-je crié en me levant d’un bond. Demain matin, vous faites vos valises et vous partez. Je ne peux plus vivre comme ça.
Un silence glacial a envahi la pièce. Julien a blêmi.
— Tu ne peux pas nous faire ça…
— Je suis désolée. J’ai essayé d’être patiente, mais je n’en peux plus. J’ai besoin de retrouver ma vie.
Camille a fondu en larmes. Julien s’est enfermé dans sa chambre sans un mot. Moi, je suis restée debout au milieu du salon, le cœur battant à tout rompre.
Cette nuit-là, je n’ai pas fermé l’œil. J’ai repensé à toutes ces années où j’avais tout donné pour mon fils : les nuits blanches quand il était malade, les sacrifices pour payer ses études, les dimanches passés à cuisiner ses plats préférés. Et maintenant ? J’étais devenue la méchante dans sa vie.
Le lendemain matin, ils sont partis sans un mot. Le silence est revenu dans l’appartement – un silence lourd, presque douloureux. J’ai rangé leurs affaires oubliées, nettoyé la cuisine, remis chaque chose à sa place. Mais rien n’était plus comme avant.
Depuis ce jour, je me demande si j’ai bien fait. Est-ce qu’une mère a le droit de penser à elle ? Est-ce égoïste de vouloir retrouver sa tranquillité ? Parfois, je croise des voisins qui me demandent des nouvelles de Julien et Camille. Je souris vaguement et change de sujet.
Le soir venu, je m’assois près de la fenêtre avec ma tisane et je regarde les lumières de la ville s’allumer une à une. J’aimerais croire que j’ai pris la bonne décision… mais au fond de moi, le doute persiste.
Avez-vous déjà été confrontés à ce genre de choix impossible ? Jusqu’où doit-on aller par amour pour ses enfants ?