Après le mariage, j’ai compris que j’avais épousé un fils à maman : Mon combat pour exister

« Tu n’as pas mis assez de sel dans la ratatouille, Camille. » La voix d’Odile résonne encore dans ma tête, sèche et tranchante comme un couperet. C’était le soir de notre retour de noces, à Lyon, dans l’appartement que Julien et moi venions à peine d’investir. Je me souviens avoir serré la cuillère si fort que mes jointures sont devenues blanches. Julien, assis à côté d’elle, n’a rien dit. Il a juste baissé les yeux sur son assiette, comme s’il voulait disparaître.

Je n’avais jamais imaginé que la première soirée de ma vie de femme mariée se passerait ainsi : jugée, scrutée, déjà remise en question. Odile avait insisté pour venir « nous aider à nous installer ». Mais très vite, j’ai compris qu’elle n’était pas venue pour aider, mais pour surveiller. Elle ouvrait les placards, critiquait la disposition des verres, la couleur des rideaux. « Chez nous, on fait comme ça », répétait-elle sans cesse.

Julien ne disait rien. Il hochait la tête, obéissant, docile. Je l’avais connu tendre et drôle, mais face à sa mère, il redevenait un petit garçon. J’ai tenté d’en parler avec lui le soir même :

— Tu trouves ça normal qu’elle décide où mettre nos affaires ?

Il a haussé les épaules :

— Elle veut juste bien faire… Tu sais comment elle est.

Mais non, je ne savais pas. Je découvrais une autre facette de mon mari : celle du fils à maman.

Les jours ont passé et Odile s’est installée dans notre quotidien comme une ombre. Elle venait tous les matins avec des croissants – « pour vous éviter de sortir » – et restait jusqu’au déjeuner. Elle me donnait des conseils sur tout : comment plier le linge, comment faire les courses (« Prends plutôt du beurre doux, c’est meilleur pour la santé »), comment parler à Julien (« Il aime qu’on lui laisse du temps pour lui »).

Je me suis sentie étouffée. J’avais quitté mes parents à Grenoble pour vivre ma propre vie, et voilà que je me retrouvais prisonnière d’un autre foyer, d’autres règles. Ma belle-mère décidait de tout, et Julien suivait sans broncher.

Un soir, alors que je préparais un gratin dauphinois – la recette de ma grand-mère –, Odile est entrée dans la cuisine sans frapper.

— Tu fais ça comme ça ? Tu sais, chez nous, on met plus de crème…

J’ai posé le plat sur le plan de travail et je l’ai regardée droit dans les yeux.

— Chez moi, on fait comme ça.

Elle a souri, un sourire pincé qui voulait tout dire. Julien est arrivé à ce moment-là et a senti la tension.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Odile a répondu avant moi :

— Rien du tout. Camille apprend encore.

J’ai eu envie de hurler. Mais j’ai gardé le silence. J’ai avalé ma colère comme on avale un médicament amer.

Les semaines sont devenues des mois. Odile était toujours là. Parfois je surprenais Julien en train de lui téléphoner en cachette pour lui demander conseil sur des choses insignifiantes : quelle marque de lessive acheter, comment réparer une fuite d’eau…

Un dimanche matin, alors que je pensais avoir enfin un moment seule avec mon mari, Odile a débarqué avec un panier de linge sale.

— La machine chez moi est en panne…

J’ai explosé.

— Tu ne peux pas nous laisser tranquilles une journée ?

Julien m’a regardée comme si j’étais folle.

— Camille ! Ce n’est pas grave…

Mais c’était grave. C’était toute ma vie qui m’échappait. J’avais l’impression d’être une figurante dans mon propre mariage.

J’ai commencé à éviter l’appartement. Je traînais dans les rues de Lyon après le travail, je m’attardais chez mes collègues ou je m’inscrivais à des cours du soir juste pour retarder le moment de rentrer chez moi. Un soir, alors que je rentrais tard, j’ai trouvé Odile assise sur notre canapé, tricotant un pull pour Julien.

— Tu sais tricoter ? lui ai-je demandé d’une voix lasse.

Elle a souri :

— Non, mais il faut bien apprendre pour prendre soin de son fils.

J’ai eu envie de pleurer. J’ai claqué la porte de la chambre et me suis effondrée sur le lit.

Julien m’a rejointe quelques minutes plus tard.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

J’ai craqué.

— Je n’en peux plus ! J’ai l’impression d’être invisible ! C’est toujours elle qui compte pour toi…

Il a soupiré.

— Tu exagères… Elle veut juste nous aider.

— Non ! Elle veut te garder pour elle ! Et toi tu la laisses faire…

Il s’est levé sans un mot et est retourné au salon.

Cette nuit-là, j’ai compris que si je ne faisais rien, je finirais par disparaître complètement.

Le lendemain matin, j’ai appelé ma mère à Grenoble. Sa voix douce m’a réconfortée.

— Tu dois te battre pour ta place, Camille. Sinon personne ne te la donnera.

J’ai pris une grande inspiration et j’ai décidé d’agir. J’ai proposé à Julien une thérapie de couple. Il a refusé au début – « On n’a pas besoin de ça » –, mais devant ma détermination il a fini par accepter.

Chez la psychologue, tout est sorti : ma frustration, mon sentiment d’étouffement, mon impression d’être toujours la deuxième femme dans sa vie. Julien a écouté sans m’interrompre. Pour la première fois depuis des mois, il m’a vraiment regardée.

Après plusieurs séances difficiles, il a accepté de poser des limites à sa mère. Ce ne fut pas simple : Odile a très mal pris la nouvelle. Elle a pleuré, elle m’a accusée de vouloir lui voler son fils. Mais Julien a tenu bon.

Petit à petit, notre couple a trouvé son équilibre. Odile vient moins souvent ; elle appelle avant de passer. Nous avons appris à dire non – ensemble.

Mais parfois je me demande : pourquoi ai-je attendu si longtemps avant de me battre pour moi-même ? Est-ce que d’autres femmes vivent la même chose en silence ? Et vous… jusqu’où iriez-vous pour défendre votre place dans votre propre vie ?