Entre Deux Foyers : Mon Combat de Belle-Mère en France
« Tu n’es pas ma mère ! »
La voix de Camille résonne encore dans le couloir, tranchante, pleine de colère et de tristesse. J’ai lâché la poignée de la porte, les mains tremblantes. François, mon mari, est resté silencieux, les yeux baissés. C’était un samedi soir comme tant d’autres dans notre appartement à Lyon, mais ce soir-là, tout a basculé.
Je m’appelle Claire. J’ai rencontré François il y a cinq ans, lors d’un vernissage dans une petite galerie du Vieux Lyon. Il était charmant, attentionné, et surtout, il avait ce regard fatigué des hommes qui ont déjà vécu une tempête. Il m’a parlé de sa fille Camille, alors âgée de huit ans, avec une tendresse qui m’a touchée. Je savais qu’il avait un passé, mais je croyais naïvement que l’amour pouvait tout réparer.
Au début, Camille venait chez nous un week-end sur deux. Je préparais des crêpes, j’inventais des jeux pour elle. Mais elle restait distante, froide, comme si j’étais une intruse dans sa vie. « Maman dit que tu essaies de prendre sa place », m’a-t-elle lancé un jour, les yeux brillants de défi. J’ai souri, maladroitement : « Je ne veux pas prendre la place de ta maman. Je veux juste qu’on s’entende bien toutes les deux. »
Mais rien n’y faisait. Chaque sourire que je tentais se heurtait à un mur invisible. François essayait d’arrondir les angles : « Elle a besoin de temps, Claire. » Mais le temps ne faisait qu’aggraver les choses. Quand j’ai appris que j’étais enceinte, j’ai cru que tout allait changer. J’imaginais Camille en grande sœur protectrice, fière d’accueillir un petit frère. Mais la jalousie a pris le dessus.
Le soir où j’ai accouché de Paul, François est parti chercher Camille pour qu’elle rencontre son frère. Elle est entrée dans la chambre d’hôpital, le visage fermé. Elle a à peine regardé Paul. Plus tard, elle a murmuré à son père : « Maintenant tu vas m’oublier… »
Les mois ont passé. Camille est devenue plus rebelle, plus dure avec moi. Elle refusait de manger ce que je cuisinais, elle claquait les portes, elle me lançait des regards noirs dès que François avait le dos tourné. Un jour, elle a même dit à sa mère que je la frappais. J’ai dû me justifier devant une assistante sociale venue à l’école.
François était déchiré entre nous deux. Il voulait protéger sa fille mais aussi préserver notre couple. Les disputes se sont multipliées :
— Tu ne comprends pas ce que c’est d’être séparé de son enfant !
— Et toi, tu ne vois pas ce que je vis chaque jour !
J’ai commencé à douter de moi-même. Peut-être que je n’étais pas faite pour être belle-mère. Peut-être que je n’aurais jamais dû dire oui à cette vie compliquée.
Un dimanche matin, alors que François était parti faire des courses avec Paul, j’ai trouvé Camille en train de pleurer dans sa chambre. Je me suis assise près d’elle sans un mot. Après un long silence, elle a murmuré :
— Pourquoi tu es là ?
— Parce que j’aime ton père… et parce que j’aimerais t’aimer aussi.
Elle a détourné la tête. J’ai senti mon cœur se briser un peu plus.
Les années ont passé ainsi, entre espoirs déçus et petites victoires : un sourire échangé à Noël, un dessin offert pour la fête des mères (qu’elle a vite repris en disant que c’était pour sa vraie maman). J’ai appris à accepter ma place bancale, ni mère ni étrangère.
Aujourd’hui, Paul a trois ans et Camille treize ans. Elle vient toujours chez nous un week-end sur deux. Parfois elle me parle de ses amies du collège ou me demande conseil pour ses devoirs. Mais il y a toujours cette distance, ce fossé que je n’arrive pas à combler.
Parfois je me demande : ai-je eu raison de croire qu’on pouvait construire une famille sur les ruines d’une autre ? Est-ce qu’on peut vraiment aimer un enfant qui ne veut pas de nous ?
Et vous… avez-vous déjà ressenti cette impression d’être toujours « entre deux foyers », sans jamais trouver votre vraie place ?