Ce n’est pas qu’une maladie : La nuit où j’ai tout perdu

« Tu ne comprends jamais rien, Claire ! Je vais chez ma mère, j’en peux plus ! »

Les mots de François claquent dans l’entrée, plus violents que la tempête qui secoue les volets. Il attrape son manteau, claque la porte. Les enfants dorment à l’étage, inconscients du séisme qui vient de fissurer notre foyer. Je reste là, figée, le souffle court, les mains tremblantes. Il est presque minuit. La pluie martèle les vitres comme pour souligner la solitude qui m’envahit.

Je m’appelle Claire Dubois. J’ai 38 ans, deux enfants – Lucie, 7 ans, et Paul, 4 ans – et ce soir-là, j’ai perdu bien plus que mon mari. J’ai perdu mes repères, mes illusions et une partie de moi-même.

Tout a commencé quelques semaines plus tôt. J’étais souvent fatiguée, des douleurs diffuses me clouaient au lit certains matins. Les médecins parlaient de stress, de surmenage. François s’impatientait : « Tu n’es jamais en forme, tu exagères ! » Il ne comprenait pas. Ou ne voulait pas comprendre.

Ce soir-là, il est rentré tard, nerveux. Son téléphone vibrait sans cesse. J’ai surpris des messages : « Tu viens ce soir ? » signés « M ». Mon cœur s’est serré. J’ai voulu croire à une collègue, une amie… Mais au fond de moi, je savais.

Quand il a explosé ce soir-là, c’était comme si tout s’effondrait. Je me suis retrouvée seule avec mes peurs et mes questions. J’ai pleuré longtemps dans la cuisine, la tête entre les mains. Puis j’ai entendu un petit bruit : Lucie descendait l’escalier, en pyjama licorne.

— Maman… Pourquoi tu pleures ?

J’ai essuyé mes larmes, tenté un sourire.

— Ce n’est rien ma chérie, retourne te coucher.

Mais elle s’est blottie contre moi. Paul nous a rejoint peu après, traînant son doudou. Nous avons dormi tous les trois sur le canapé, serrés les uns contre les autres.

Les jours suivants ont été un enfer. François ne donnait plus de nouvelles. Sa mère m’a appelée :

— Tu sais Claire, il a besoin de repos… Peut-être que tu devrais réfléchir à ce que tu fais mal.

J’ai raccroché en tremblant de rage et d’injustice. Pourquoi tout retombait-il sur moi ? Pourquoi la maladie, la fatigue, la trahison… Pourquoi moi ?

J’ai dû annoncer aux enfants que papa ne rentrerait pas tout de suite. Lucie a pleuré toutes les larmes de son corps ; Paul a fait pipi au lit plusieurs nuits d’affilée. Je me suis sentie impuissante, coupable de leur douleur.

Un matin, alors que je peinais à sortir du lit à cause des douleurs lancinantes dans mes articulations, j’ai reçu un message : « On doit parler. » C’était François. Il voulait passer récupérer des affaires.

Il est arrivé le soir-même, le visage fermé. Les enfants se sont jetés dans ses bras ; il les a repoussés doucement.

— Papa doit partir quelques temps…

Lucie a hurlé :

— C’est à cause de maman ?

François a baissé les yeux. Moi aussi.

Après leur coucher, il m’a dit la vérité :

— Je suis avec quelqu’un d’autre. Je ne peux plus continuer comme ça. Tu es tout le temps malade… Je veux vivre.

J’ai cru mourir sur place. J’aurais voulu hurler, le gifler, le supplier… Mais je n’ai rien fait. J’étais vide.

Les semaines ont passé. Les rendez-vous médicaux se sont enchaînés : on a fini par diagnostiquer une polyarthrite rhumatoïde. Une maladie chronique, douloureuse, qui allait bouleverser ma vie à jamais.

J’ai dû apprendre à demander de l’aide – à mes parents, à ma sœur Élodie qui venait faire les courses ou garder les enfants quand je n’en pouvais plus. Mais surtout, j’ai dû apprendre à vivre avec le regard des autres : à l’école, au travail (j’étais professeure des écoles), chez les voisins qui chuchotaient sur mon dos.

Un soir d’hiver, alors que je peinais à ouvrir un pot de confiture pour le goûter des enfants, Lucie m’a regardée avec ses grands yeux tristes :

— Tu vas mourir comme mamie ?

J’ai senti mon cœur se briser une nouvelle fois.

— Non ma puce… Je suis malade mais je vais me battre. Pour toi et ton frère.

C’est ce soir-là que j’ai compris que je n’avais pas le droit d’abandonner. Que même si François avait choisi une autre vie – plus facile sans doute –, moi je devais avancer pour mes enfants et pour moi-même.

J’ai commencé une thérapie ; j’ai rejoint un groupe de soutien pour parents isolés à la mairie du quartier. J’y ai rencontré Sophie et Amélie, deux femmes formidables qui sont devenues mes amies et m’ont aidée à retrouver confiance en moi.

Petit à petit, j’ai réappris à vivre seule. À apprécier les petits moments : un dessin offert par Paul, un fou rire avec Lucie devant un vieux film français du dimanche soir…

François a refait sa vie avec « M », qui s’appelle en réalité Marion – une collègue du lycée où il enseigne. Il voit les enfants un week-end sur deux ; parfois il oublie d’appeler ou annule au dernier moment. Au début ça me mettait hors de moi ; aujourd’hui j’essaie de relativiser.

Ma maladie est toujours là – certains jours sont pires que d’autres – mais elle ne me définit plus entièrement. J’ai appris à demander de l’aide sans honte ; à dire non quand c’est trop ; à accepter que ma vie ne sera jamais celle dont j’avais rêvé… mais qu’elle peut être belle malgré tout.

Parfois je repense à cette nuit où tout a basculé. Si François n’était pas parti… aurais-je eu la force de me relever ? Aurais-je trouvé cette part de moi-même qui refuse de sombrer ?

Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ? Peut-on vraiment se reconstruire après avoir tout perdu ?