Un cœur partagé : Quand l’amour d’un père laisse une enfant dans l’ombre
« Tu pourrais au moins regarder ce que j’ai dessiné, Papa… » Ma voix s’est perdue dans le vacarme du salon, couverte par les éclats de rire de Julien et de mon père, Adrien. Ils étaient penchés sur la table basse, absorbés par un jeu de société, leurs mains mêlées, leurs regards complices. J’ai serré ma feuille contre moi, le cœur serré, les yeux piqués de larmes. Maman, Nancy, m’a lancé un regard triste depuis la cuisine, essuyant ses mains sur son tablier. Elle a murmuré : « Viens m’aider, ma chérie. » Mais ce n’était pas elle que je voulais à ce moment-là. J’avais besoin de lui, de mon père, de son attention, de son amour.
Depuis la séparation de mes parents, Adrien avait refait sa vie avec maman. Il avait déjà Julien, son fils d’un premier mariage, un garçon de deux ans mon aîné. Moi, je suis arrivée plus tard, fruit de leur nouvelle union. Mais dans cette maison de la banlieue lyonnaise, je n’ai jamais eu l’impression d’être à ma place. Julien était le soleil autour duquel gravitait mon père. Il l’emmenait au foot tous les samedis, l’aidait à monter ses maquettes, riait à ses blagues, même les plus nulles. Moi, j’étais l’ombre, la petite sœur sage, celle qui ne faisait pas de vagues, celle qui attendait qu’on la remarque.
Un soir d’hiver, alors que la neige tapissait les toits, j’ai surpris une conversation entre mes parents. Je m’étais glissée dans l’escalier, retenant mon souffle. « Tu ne vois pas qu’Alexandra souffre ? » disait maman, la voix tremblante. « Tu passes tout ton temps avec Julien, tu l’ignores complètement ! »
Mon père a soupiré, agacé : « Mais non, tu te fais des idées. Julien a besoin de moi, il a traversé des moments difficiles avec la séparation. Alexandra, elle, va très bien. Elle est forte, elle n’a pas besoin qu’on la couve. »
J’ai senti une colère sourde monter en moi. Pourquoi fallait-il être malheureux pour mériter l’attention de mon père ? Pourquoi ma force supposée devait-elle me condamner à l’indifférence ?
Les années ont passé, et la distance s’est creusée. Au collège, j’ai commencé à ramener de bonnes notes, espérant un compliment, un sourire. Mais mon bulletin restait coincé au fond de mon sac, oublié. Un jour, j’ai gagné un concours de dessin. J’ai couru vers mon père, le cœur battant, le trophée à la main. Il a à peine levé les yeux de son journal : « C’est bien, ma puce. » Puis il s’est tourné vers Julien : « Alors, ce match de rugby, tu me racontes ? »
J’ai fini par me replier sur moi-même. Je passais des heures dans ma chambre, à dessiner, à inventer des mondes où j’étais l’héroïne, où personne ne me laissait de côté. Maman essayait de combler le vide, mais elle aussi semblait impuissante face à la préférence évidente de mon père. Parfois, elle me serrait fort dans ses bras, murmurant : « Je t’aime, ma fille. » Mais l’amour d’une mère ne remplace pas celui d’un père.
Un soir, alors que j’avais seize ans, une dispute a éclaté. Julien venait d’avoir son permis, et mon père lui avait offert une vieille Clio retapée. J’ai explosé : « Et moi, tu comptes faire quoi pour mes dix-huit ans ? Tu comptes m’ignorer comme d’habitude ? »
Adrien m’a regardée, surpris, presque blessé : « Mais enfin, Alexandra, pourquoi tu dis ça ? Je t’aime autant que Julien. »
J’ai hurlé, les larmes coulant sur mes joues : « Tu ne m’aimes pas ! Tu fais semblant ! Tu ne vois que lui, tu ne me regardes jamais ! »
Julien, gêné, a quitté la pièce. Maman a tenté d’intervenir, mais j’ai claqué la porte de ma chambre, tremblante de rage et de tristesse. Cette nuit-là, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. J’ai compris que je ne pourrais jamais forcer mon père à m’aimer comme il aimait Julien.
Les années suivantes, j’ai mis de la distance. J’ai choisi une fac à Paris, loin de Lyon, loin de cette maison où je n’étais qu’une ombre. J’ai coupé les ponts, ou presque. Maman m’appelait souvent, inquiète. Mon père, lui, se contentait d’un « Joyeux anniversaire » sur Messenger, sans émotion, sans chaleur.
Un jour, alors que je rentrais pour Noël, j’ai croisé Julien dans le train. Il avait changé, grandi. On a parlé longtemps. Il m’a avoué qu’il avait toujours senti la préférence de papa, et que ça l’avait mis mal à l’aise. « Tu sais, Alex, je crois qu’il ne s’en rend même pas compte. Il t’aime, mais il ne sait pas comment te le montrer. »
J’ai eu envie de lui pardonner, à lui, à mon père, à moi-même. Mais la blessure était profonde. Aujourd’hui, je vis à Paris, j’ai un travail, des amis, une vie à moi. Mais il m’arrive encore de rêver d’un père qui me prendrait dans ses bras, qui me dirait qu’il est fier de moi, rien qu’une fois.
Est-ce qu’on peut vraiment guérir de l’indifférence d’un parent ? Est-ce que l’amour qu’on n’a pas reçu finit par cesser de nous manquer ? Qu’en pensez-vous ?