À travers la France pour mon fils : le dernier vœu de Lucas

« Tu ne comprends donc rien, papa ! Je veux voir la mer, sentir le vent sur mon visage, pédaler jusqu’à ce que mes jambes ne tiennent plus ! »

La voix de Lucas résonne encore dans ma tête, comme un écho douloureux qui refuse de s’éteindre. C’était il y a six mois, dans la chambre blanche de l’hôpital Necker, à Paris. Les machines bipaient doucement, et moi, je serrais sa main trop maigre, impuissant face à la maladie qui le rongeait. Ma femme, Claire, pleurait en silence dans le couloir. Lucas avait douze ans, mais il parlait comme un adulte fatigué.

Le lendemain, il m’a regardé droit dans les yeux : « Papa, promets-moi que tu feras ce voyage pour moi. Traverse la France à vélo, va jusqu’à Biarritz. Fais-le pour moi, fais-le pour toi. »

Je n’ai pas su répondre. J’ai juste hoché la tête, incapable de prononcer un mot. Trois semaines plus tard, Lucas s’est éteint dans mes bras. Depuis ce jour, je vis avec ce vide immense et cette promesse brûlante.

La veille de mon départ, Claire a explosé :
— Tu crois vraiment que c’est ce dont on a besoin ? On a perdu notre fils, Marc ! Et toi tu t’en vas ?
— Je ne m’en vais pas, Claire. Je fais ce qu’il m’a demandé…
— Et moi ? Et Jeanne ? Tu penses à nous ?

Jeanne, notre fille de huit ans, m’a serré fort avant d’aller se coucher. Elle n’a rien dit, mais ses yeux parlaient pour elle : « Ne pars pas, papa. »

Le matin du départ, la pluie battait les vitres. J’ai enfourché le vieux vélo de Lucas — celui qu’on avait retapé ensemble l’été dernier — et j’ai pédalé sans me retourner. Paris s’estompe vite quand on roule sous la pluie.

Les premiers jours ont été un enfer. Mes jambes me brûlaient, mon dos me lançait. Mais c’était la douleur intérieure qui me déchirait le plus. À chaque village traversé — Chartres, Tours, Poitiers — je revoyais Lucas sur son lit d’hôpital, son sourire courageux malgré la souffrance.

À Angoulême, j’ai dormi chez une vieille dame, Madame Lefèvre. Elle m’a servi une soupe chaude et m’a écouté raconter mon histoire.
— Vous êtes courageux, vous savez…
— Non. Je suis juste perdu.

Sur la route vers Bordeaux, j’ai croisé un groupe d’adolescents qui faisaient du vélo pour une association contre les maladies rares. L’un d’eux m’a demandé pourquoi je roulais seul.
— Pour tenir une promesse à mon fils.
Ils m’ont accompagné sur quelques kilomètres. J’ai senti un peu de chaleur humaine revenir dans mon cœur.

Mais chaque soir, seul dans ma tente ou dans une chambre d’hôtel anonyme, je recevais des messages de Claire :
« Jeanne fait des cauchemars. »
« Tu nous manques. »
« Est-ce que tu vas rentrer ? »

Je me sentais égoïste. Était-ce vraiment ce que Lucas aurait voulu ? Ou bien étais-je en train de fuir ma famille sous prétexte d’honorer sa mémoire ?

À Arcachon, j’ai failli abandonner. J’ai appelé Claire en larmes :
— Je n’y arrive plus… Je suis désolé…
— Tu dois aller jusqu’au bout, Marc. Pour lui. Pour toi aussi.

Sa voix était douce cette fois-ci. Peut-être qu’elle comprenait enfin que ce voyage était aussi une façon de survivre à l’absence.

Le dernier jour, en approchant de Biarritz, le vent de l’Atlantique m’a fouetté le visage. J’ai pensé à Lucas : « Tu vois, mon grand ? J’y suis presque… »

Sur la plage déserte, j’ai sorti le petit carnet où Lucas avait écrit ses rêves : « Voir la mer », « Manger une glace au caramel », « Faire du vélo avec papa ». J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps.

J’ai appelé Claire en visio. Jeanne est apparue à l’écran avec un dessin : elle et moi sur des vélos devant l’océan.
— Tu reviens quand ?
— Bientôt, ma chérie… On ira voir la mer tous ensemble.

Aujourd’hui encore, je ne sais pas si ce voyage m’a guéri ou si j’ai simplement appris à vivre avec la douleur. Mais j’ai tenu ma promesse à Lucas.

Est-ce qu’on peut vraiment tourner la page après avoir perdu un enfant ? Ou bien faut-il apprendre à écrire une nouvelle histoire avec les cicatrices du passé ?