Ma sœur a tout sacrifié pour ses enfants, mais quand la maladie l’a frappée, elle s’est retrouvée seule…

« Tu ne comprends pas, Claire, ils ont leur vie maintenant… » La voix d’Élodie tremble, à peine audible sous le bourdonnement des machines de l’hôpital. Je serre sa main, glacée malgré la chaleur étouffante de la chambre. Je voudrais hurler, secouer le monde entier pour qu’il vienne voir ce que je vois : ma sœur, si forte, si dévouée, réduite à l’ombre d’elle-même, et surtout… seule.

Élodie a toujours été la grande sœur parfaite. Après son divorce avec Laurent, elle a tout donné pour ses enfants : Camille, Hugo et Manon. Trois prénoms qui résonnaient dans sa maison comme une promesse de bonheur retrouvé. Elle travaillait comme infirmière de nuit à l’hôpital de Tours, courait le matin pour préparer les petits-déjeuners, les cartables, les bisous volés avant l’école. Je me souviens de ses yeux cernés mais brillants de fierté quand elle me racontait les exploits de Camille au lycée ou les dessins de Manon accrochés partout dans la cuisine.

Mais la vie n’a pas été tendre avec elle. Il y a un an, tout a basculé. Un diagnostic brutal : cancer du pancréas. J’ai vu la peur dans ses yeux, mais aussi cette détermination farouche : « Je vais me battre pour eux. »

Au début, les enfants venaient souvent. Camille apportait des fleurs, Hugo restait silencieux mais présent, Manon pleurait dans mes bras. Puis, peu à peu, ils ont disparu. D’abord sous prétexte des études, du travail, des amis. Puis plus rien. Des messages espacés, des excuses polies : « Désolée Maman, je ne peux pas venir ce week-end… »

Un soir d’automne, alors que je veillais Élodie à la maison, elle m’a confié dans un souffle : « Est-ce que j’ai raté quelque chose ? Pourquoi ils ne viennent plus ? » Je n’ai pas su quoi répondre. Moi-même, je ne comprenais pas. Comment pouvait-on abandonner celle qui avait tout sacrifié ?

J’ai tenté d’appeler Camille :
— Camille, tu sais que ta mère demande après toi…
— Je sais, Tata, mais c’est compliqué en ce moment…
— Plus compliqué que de voir ta mère malade ?
Silence gêné.
— Je… Je viendrai bientôt.

Mais elle n’est pas venue.

Les semaines ont passé. Les traitements ont affaibli Élodie. Parfois, elle délirait, appelant ses enfants dans son sommeil. Parfois elle se réveillait en sursaut : « Ils étaient là ? J’ai rêvé qu’ils étaient là… » Mon cœur se brisait à chaque fois.

Un dimanche matin, alors que je changeais ses draps, elle m’a regardée droit dans les yeux :
— Tu crois qu’ils m’en veulent ?
— De quoi ?
— D’avoir été trop présente… ou pas assez ? D’avoir choisi de rester seule après leur père ?

Je n’avais pas de réponse. J’ai repensé à notre enfance à Orléans, à nos parents qui ne montraient jamais leurs faiblesses. Peut-être avions-nous transmis cette pudeur à nos propres enfants ?

Un jour, Hugo a enfin franchi la porte. Il est resté debout dans l’entrée, mal à l’aise.
— Salut Maman…
Élodie a souri faiblement :
— Tu es venu…
— J’avais du travail…
Je l’ai vu détourner les yeux pour cacher ses larmes. Il n’est resté qu’un quart d’heure.

Après son départ, Élodie a murmuré :
— Ils ont peur de me voir comme ça. Je ne leur en veux pas… mais ça fait mal.

La maladie avançait vite. Les médecins parlaient en termes de semaines. J’ai insisté auprès de Camille et Manon :
— Si vous ne venez pas maintenant, il sera trop tard.
Mais elles trouvaient toujours une raison pour repousser.

La veille de Noël, j’ai décoré la chambre d’Élodie avec des guirlandes et une petite crèche en bois comme quand nous étions petites. Elle m’a serrée contre elle :
— Merci d’être là… Tu es la seule à ne pas m’avoir laissée tomber.

J’ai pleuré en silence cette nuit-là.

Le 2 janvier au matin, Élodie s’est éteinte dans son sommeil. J’étais là, sa main dans la mienne.

Les enfants sont venus aux obsèques. Ils ont pleuré, se sont étreints maladroitement autour du cercueil. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de leur en vouloir un peu.

Aujourd’hui encore, je me demande : comment une mère peut-elle donner toute sa vie pour ses enfants et finir seule au moment où elle a le plus besoin d’eux ? Est-ce la société qui nous pousse à fuir la souffrance ? Ou avons-nous oublié ce que veut dire « être une famille » ?

Et vous… qu’auriez-vous fait à leur place ?