Quand je suis rentrée chez moi, un inconnu dormait dans mon lit : chronique d’une famille parisienne au bord de l’implosion

« Qu’est-ce que tu fais là ? » Ma voix tremble, oscillant entre la colère et la fatigue. Il est trois heures du matin, je viens de finir une garde de douze heures à l’hôpital Saint-Antoine. Mes jambes flanchent presque sous moi, mais la scène qui se déroule dans ma chambre me réveille d’un coup : un homme que je n’ai jamais vu dort profondément dans MON lit, dans MON appartement du 11ème arrondissement.

Je claque la porte. L’inconnu sursaute, se redresse, les yeux hagards. Il bafouille : « Euh… pardon… je… Thomas m’a dit que je pouvais rester ici… »

Thomas. Mon petit frère. Encore lui. Je serre les poings, le cœur battant à tout rompre. Depuis la mort de maman il y a deux ans, il s’est réfugié chez moi, incapable de garder un boulot plus de trois semaines, enchaînant les galères et les mauvaises fréquentations. J’ai tout fait pour lui : trouvé un stage, payé ses dettes, couvert ses absences auprès de papa. Mais ce soir, c’est la goutte d’eau.

Je sors mon téléphone et compose son numéro. Il décroche au bout de la troisième sonnerie, la voix pâteuse :

— Allô ?
— Thomas, c’est quoi ce bordel ? Il y a un type dans mon lit !
— Ah… ouais… c’est Baptiste, il avait nulle part où dormir ce soir… Je me suis dit que ça te dérangerait pas…

Je n’arrive pas à croire ce que j’entends. Je me retiens de hurler. « Tu te rends compte que je bosse toute la nuit pour payer ce toit ? Que j’ai besoin de dormir ? »

Il marmonne des excuses, promet qu’il va venir chercher Baptiste tout de suite. Je raccroche sans répondre. L’inconnu ramasse ses affaires en silence, gêné. Je m’effondre sur le canapé du salon, incapable de retenir mes larmes.

Le lendemain matin, Thomas débarque, l’air penaud. Il évite mon regard.

— Je suis désolé, Camille… Je voulais pas t’embêter…
— Tu ne comprends donc pas ? Je ne peux plus continuer comme ça ! Tu profites de moi, tu profites de tout le monde !

Il se défend mollement :

— J’ai juste voulu aider un pote…
— Et moi alors ? Qui m’aide, moi ? Tu crois que c’est facile d’être seule ici ? D’enchaîner les gardes pour payer le loyer pendant que tu fais la fête ?

Il baisse la tête. Un silence lourd s’installe. J’ai envie de le prendre dans mes bras comme quand on était petits, mais la colère est plus forte.

Papa appelle dans l’après-midi. Il sent que quelque chose ne va pas.

— Camille, tu sais que tu peux toujours compter sur moi… Mais Thomas est fragile depuis le décès de ta mère. Il a besoin de toi.

Je sens la culpabilité m’envahir. Depuis toujours, c’est moi « la forte », celle qui tient la famille à bout de bras. Mais à quel prix ? Mes amis ne me voient plus, mes rêves d’expatriation à Montréal sont rangés au fond d’un tiroir. Je vis pour les autres, jamais pour moi.

Le soir même, Thomas rentre tard. Il sent l’alcool à plein nez.

— Camille… t’es là ?
— Oui.
— Je voulais te dire… merci. Pour tout ce que tu fais pour moi.

Il s’effondre en larmes sur le tapis du salon. Je m’assois à côté de lui. On reste là longtemps sans parler.

Les jours suivants sont tendus. Je dors mal, j’arrive en retard à l’hôpital. Ma chef me convoque :

— Camille, tu es brillante mais tu tires trop sur la corde. Prends soin de toi.

Je rentre chez moi ce soir-là et trouve Thomas en train de faire ses valises.

— Je vais aller chez un pote quelques temps… Je veux pas te gâcher la vie.

Je sens mon cœur se serrer mais aussi un immense soulagement.

— Tu es sûr ?
— Oui. J’ai besoin de me débrouiller un peu tout seul.

Il me serre fort dans ses bras avant de partir. Je reste seule dans l’appartement silencieux. Pour la première fois depuis longtemps, je respire vraiment.

Mais la culpabilité rôde toujours : ai-je eu raison de le pousser dehors ? Est-ce égoïste de vouloir penser à soi ?

Ce soir-là, je regarde par la fenêtre les lumières de Paris et je me demande : jusqu’où doit-on aller pour protéger ceux qu’on aime ? Et à quel moment a-t-on le droit de s’occuper enfin de soi-même ? Qu’en pensez-vous ?