Le parfum du pot-au-feu et la morsure du monde : mon combat pour la dignité et l’amour
— Tu crois qu’on va encore manger des restes, Victor ?
La voix de mon cousin Paul résonne dans la petite cuisine, tranchante comme le vent d’hiver qui s’infiltre sous la porte. Je serre les poings sous la table, le regard fixé sur la vieille nappe à carreaux. Ma grand-mère, Madeleine, remue doucement le pot-au-feu sur le vieux poêle en fonte. L’odeur du bouillon flotte dans l’air, chaude et rassurante, mais je sens déjà le froid du dehors s’insinuer dans mon cœur.
— Paul, tu pourrais avoir un peu de respect, souffle-t-elle sans se retourner. Ici, on mange ce qu’on a, et on remercie le ciel d’avoir quelque chose dans l’assiette.
Paul hausse les épaules et ricane. Il n’a jamais accepté de vivre ici, dans cette maison décrépie du fin fond de la Creuse, loin de tout. Moi, j’y suis né. J’ai grandi avec le bruit du vent dans les arbres, les mains de ma grand-mère qui pétrissent le pain, et les regards lourds des voisins quand ils nous voient passer avec nos vêtements usés.
À l’école, c’est pire. Les autres enfants sentent mon odeur de fumée et de soupe. Ils rient quand ils voient mes chaussures trouées. « Victor le clodo », ils m’appellent parfois. Je rentre souvent chez moi avec les yeux rouges, mais je ne dis rien à Mamie. Elle a déjà assez de soucis.
Un soir d’hiver, alors que la neige tombe à gros flocons, j’entends mes oncles se disputer dans le salon. La voix de mon père, François, monte d’un ton :
— On ne peut pas continuer comme ça ! Maman se tue à la tâche et Victor n’a même pas de quoi s’acheter un manteau neuf !
— Et tu proposes quoi ? rétorque mon oncle Luc. Tu veux qu’on vende la maison ? Qu’on parte tous à Limoges pour finir à la rue ?
Je me glisse dans l’ombre du couloir. J’ai peur qu’ils m’envoient ailleurs, loin de Mamie. Elle est tout ce que j’ai.
Plus tard, alors que je fais mes devoirs à la lueur d’une vieille lampe à pétrole, Mamie s’assoit près de moi. Elle pose sa main sur mon épaule.
— Tu sais, Victor, la vie n’est pas facile pour nous. Mais il y a une chose que personne ne pourra jamais t’enlever : ta dignité. Tant que tu gardes la tête haute et que tu aides ceux que tu aimes, tu resteras un homme.
Ses mots me réchauffent plus que n’importe quelle soupe.
Mais la misère ne fait pas de pause. Un matin, en rentrant de l’école, je trouve Mamie assise sur une chaise, pâle comme un linge. Elle serre une lettre contre elle. Je m’approche.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Elle me tend la lettre : c’est un avis d’expulsion. La mairie veut raser notre maison pour construire une route.
— On va où maintenant ?
Elle me regarde avec des yeux fatigués mais déterminés.
— On va se battre, Victor. Comme toujours.
Les semaines suivantes sont un tourbillon d’angoisse. Mon père tente de convaincre les élus locaux ; Mamie organise une pétition avec les voisins. Paul râle sans cesse et parle de partir vivre chez sa mère à Paris.
Un soir, alors que je rentre tard après avoir aidé Mamie à coller des affiches dans le village, je trouve mon père assis dans la cuisine, la tête entre les mains.
— J’ai honte, Victor… J’aurais voulu t’offrir mieux que ça.
Je m’assois en face de lui.
— Tu sais Papa… Ce n’est pas grave si on n’a pas grand-chose. Tant qu’on est ensemble…
Il relève la tête et je vois des larmes dans ses yeux. C’est la première fois que je le vois pleurer.
La mobilisation finit par porter ses fruits : un article dans le journal local attire l’attention sur notre situation. Des habitants du village viennent nous apporter des paniers de légumes, des vêtements chauds. Pour la première fois depuis longtemps, je sens que les regards changent : il y a moins de mépris, plus de solidarité.
Mais tout n’est pas réglé pour autant. Paul finit par partir à Paris ; il ne supportait plus cette vie de privations. Mon père trouve un petit boulot à l’usine du coin ; il rentre tard mais il sourit davantage.
Mamie tombe malade cet hiver-là. Je passe mes soirées à son chevet, lui lisant des passages de ses vieux romans préférés. Un soir, elle me prend la main :
— Victor… Tu as compris ce qui compte vraiment dans la vie ?
Je hoche la tête en retenant mes larmes.
— Oui Mamie… L’amour et la dignité.
Elle ferme les yeux avec un sourire paisible.
Après sa mort, il m’a fallu du temps pour retrouver goût à la vie. Mais chaque fois que je sens l’odeur d’un pot-au-feu ou que j’entends le vent souffler dans les arbres, je pense à elle et je me rappelle ses paroles.
Aujourd’hui encore, alors que je travaille comme éducateur auprès d’enfants en difficulté à Limoges, je repense à mon enfance. À cette lutte pour garder la tête haute malgré tout. À cette chaleur qui peut naître même au cœur du plus grand froid.
Est-ce que vous aussi vous avez connu ce sentiment d’être jugé pour ce que vous n’avez pas ? Qu’est-ce qui vous aide à garder votre dignité quand tout semble perdu ?