Notre maison sans l’argent de papa : Comment nous avons bâti notre foyer, Adèle et moi, seuls contre tous

« Tu crois vraiment que vous allez y arriver, sans l’aide de personne ? » La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine, froide et tranchante comme un couteau. Je serre la main de Julien sous la table, tentant de masquer le tremblement qui me parcourt. Nous sommes assis face à mes parents, dans cette maison bourgeoise de Tours où j’ai grandi, et je sens le poids du jugement sur mes épaules.

Julien, lui, garde le dos droit. Il ne baisse jamais les yeux, même quand mon père soupire bruyamment en triturant sa montre en or. « Adèle, tu sais très bien que dans la vie, il faut accepter un coup de pouce. Refuser notre aide, c’est de l’orgueil mal placé. »

Mais ce n’est pas de l’orgueil. C’est une question de dignité. Depuis que Julien et moi avons décidé de quitter nos petits appartements pour bâtir notre propre maison à la campagne, tout le monde nous regarde comme des fous. Dans notre entourage, personne ne comprend pourquoi nous refusons l’argent de nos parents. « Tout le monde fait ça ! » me répète ma sœur Camille. « Pourquoi vous voulez souffrir inutilement ? »

Je me souviens du soir où Julien m’a prise dans ses bras, dans notre minuscule studio à Tours. « On va y arriver, Adèle. Même si on doit manger des pâtes tous les soirs pendant deux ans. » Il avait ce sourire têtu que j’aime tant. J’ai ri à travers mes larmes.

Nous avons commencé par chercher un terrain abordable dans la Vienne. Les agences immobilières nous riaient presque au nez quand on annonçait notre budget. « Avec ça, vous aurez à peine une cabane ! » lançait un agent goguenard à Poitiers. Mais on n’a pas lâché. On a visité des dizaines de terrains, parfois sous la pluie battante, parfois au lever du soleil, main dans la main.

Quand enfin nous avons trouvé ce petit bout de terre près de Chauvigny, j’ai cru que mon cœur allait exploser. Un champ bordé de haies sauvages, une vue sur les collines… C’était modeste, mais c’était à nous.

Le vrai combat a commencé ensuite. Les banques ne voulaient pas nous suivre sans apport familial. « Vous n’avez pas un parent qui pourrait se porter garant ? » demandait le conseiller du Crédit Agricole en consultant nos fiches de paie d’un air sceptique. J’ai senti la honte me brûler les joues.

Julien a pris un deuxième boulot comme serveur le soir. Moi, j’ai donné des cours particuliers à des lycéens après mes journées au collège. On rentrait épuisés, mais chaque euro mis de côté était une victoire sur le destin.

Les travaux ont été un enfer. Nous avons tout fait nous-mêmes : poser les cloisons, couler la dalle, installer l’isolation… Je n’oublierai jamais cette nuit glaciale où il a fallu bâcher le toit en urgence sous la pluie battante pour éviter que tout s’effondre. On s’est engueulés comme jamais :

— Tu aurais dû vérifier la météo !
— Et toi, tu crois que j’ai le don d’ubiquité ?

On a fini par éclater de rire dans la boue, trempés jusqu’aux os.

Nos familles ne venaient jamais voir le chantier. Ma mère m’appelait parfois : « Tu es sûre que tu ne veux pas qu’on t’avance un peu d’argent ? » Mais je refusais toujours. Je voulais qu’on soit fiers de nous.

Les voisins du village nous regardaient d’un drôle d’œil au début. « Encore des Parisiens qui veulent jouer aux fermiers ! » Mais peu à peu, ils ont vu notre détermination. Un soir d’hiver, Monsieur Lefèvre est venu frapper à la porte du chantier avec une soupe chaude : « Vous êtes courageux, les jeunes. Si vous avez besoin d’un coup de main… »

Petit à petit, on a trouvé notre place dans ce village où personne ne nous attendait.

Mais tout n’était pas rose entre Julien et moi. La fatigue nous rendait irascibles. Un soir, j’ai craqué :

— J’en peux plus ! On ne fait que bosser, on ne vit plus !
— Tu crois que je ne le sais pas ? Tu crois que ça me fait plaisir de te voir pleurer tous les soirs ?

On s’est enlacés en silence. J’ai compris ce soir-là que notre couple était plus solide que je ne l’aurais cru.

Après deux ans de sacrifices et d’humiliations silencieuses, la maison était enfin habitable. Pas parfaite : il restait des finitions partout, les volets grinçaient et la peinture s’écaillait déjà par endroits. Mais c’était chez nous.

Le jour où nous avons invité nos familles pour la pendaison de crémaillère, j’avais le cœur serré. Ma mère a regardé autour d’elle en silence avant de murmurer : « Je ne pensais pas que vous iriez jusqu’au bout… » Mon père a serré la main de Julien plus fort que jamais.

Ce soir-là, assise sur notre terrasse bricolée avec trois planches et deux chaises dépareillées, j’ai regardé Julien rire avec ses amis du village et j’ai senti une fierté immense m’envahir.

Est-ce que c’est ça, être adulte ? Refuser la facilité pour se construire soi-même ? Ou est-ce juste de l’orgueil mal placé ? Qu’en pensez-vous ?