Au bord du gouffre : Placer ma mère en maison de retraite, un choix impossible ?
« Tu veux m’abandonner, c’est ça ? »
La voix de ma mère, tremblante mais cinglante, résonne encore dans ma tête. Il était 21h, un mardi soir de février, la pluie battait contre les vitres de notre appartement HLM à Montreuil. J’étais debout dans la cuisine, les mains crispées sur la table, incapable de soutenir son regard. Ma sœur aînée, Claire, s’était réfugiée dans le couloir, son téléphone vissé à l’oreille, sans doute en train de raconter à son mari que « tout partait en vrille ». Mon frère cadet, Julien, n’était même pas là. Comme d’habitude.
Je suis Sandrine, 43 ans, mère célibataire d’un ado et… aidante familiale. Je n’ai jamais choisi ce rôle. Il m’est tombé dessus comme une pluie glacée, insidieuse et persistante. Ma mère, Madeleine, a eu ses enfants tard. Elle était institutrice à l’école du quartier, une femme forte, indépendante, qui portait des tailleurs colorés et riait fort. Mais depuis deux ans, la maladie d’Alzheimer a grignoté sa mémoire et son autonomie. Au début, c’était des oublis : les clés, le gaz allumé, le prénom de mon fils. Puis les chutes sont arrivées. Les nuits blanches aussi.
« Sandrine, tu ne peux pas comprendre… Moi je ne pourrais jamais faire ça à ma mère ! »
Claire me lance cette phrase comme une gifle. Elle vient une fois par semaine, apporte des fleurs et repart avant que les couches ne débordent ou que maman ne hurle en pleine nuit. Elle a trois enfants et un mari qui travaille dans la finance. Moi ? Je jongle entre mon boulot à la mairie et les rendez-vous médicaux de maman. Julien ? Il vit à Lyon et envoie des virements pour « aider », mais il fuit les conversations difficiles.
Ce soir-là, j’ai craqué. J’ai pleuré devant ma mère. J’ai dit tout haut ce que je ruminais depuis des mois : « Je n’y arrive plus. Je suis épuisée. »
Le silence qui a suivi était plus lourd que tous les non-dits accumulés depuis l’enfance. Ma mère m’a regardée comme si j’étais une étrangère. J’ai vu dans ses yeux la peur, la trahison… et un reste de lucidité qui m’a brisée.
Les jours suivants ont été un enfer. Claire m’a bombardée de messages : « Tu exagères », « On peut trouver une auxiliaire », « Tu veux juste te débarrasser d’elle ». Julien a proposé d’augmenter sa participation financière – comme si l’argent pouvait acheter le sommeil ou apaiser la culpabilité.
J’ai consulté le médecin traitant : « Vous tenez sur les nerfs, Sandrine. Vous risquez le burn-out. »
J’ai appelé l’APA (aide personnalisée d’autonomie), j’ai rempli des dossiers interminables pour une place en EHPAD public. Les assistantes sociales étaient débordées : « Il y a six mois d’attente minimum… »
Pendant ce temps, maman déclinait. Elle ne reconnaissait plus mon fils. Elle me confondait avec sa propre sœur morte il y a vingt ans. Parfois elle hurlait toute la nuit ; parfois elle restait prostrée devant la fenêtre, murmurant des souvenirs d’Algérie qu’elle croyait vivre encore.
Un soir, alors que je tentais de lui faire avaler son dîner mixé, elle m’a attrapée le poignet :
— Tu vas me mettre à l’asile ?
— Non maman… Ce n’est pas un asile… C’est une maison où on pourra bien s’occuper de toi…
— Je veux mourir chez moi.
J’ai senti mes jambes flancher. Comment expliquer à sa propre mère qu’on ne peut plus tenir ? Que l’amour ne suffit pas face à la maladie ?
La famille s’est divisée. Claire refusait d’envisager l’EHPAD : « On va se débrouiller ! » Mais elle ne proposait que des solutions temporaires – une aide-ménagère deux heures par semaine, un passage du SSIAD pour la toilette. Julien restait silencieux lors des appels vidéo familiaux.
Mon fils a commencé à sécher les cours. Il disait qu’il ne supportait plus les cris de mamie la nuit. Un matin, il m’a dit : « Maman, tu pleures tout le temps maintenant… »
J’ai compris que je devais choisir : continuer jusqu’à m’effondrer ou accepter l’idée de confier maman à des professionnels.
Le jour où j’ai visité la maison de retraite municipale de Vincennes, j’avais l’impression de trahir ma promesse d’enfant : « Je prendrai soin de toi jusqu’au bout ». Les couloirs sentaient la soupe et la lavande artificielle. Les pensionnaires semblaient flotter entre deux mondes. Mais l’infirmière-cheffe m’a prise à part :
— Vous savez madame, ici on ne remplace pas la famille… Mais on soulage les aidants. Vous avez le droit de vivre aussi.
J’ai signé le dossier en tremblant.
Le jour du départ, maman a refusé de monter dans la voiture. Elle criait : « Je veux rentrer chez moi ! » Claire m’a traitée de lâche devant tout le monde. Julien n’a même pas appelé.
Cela fait trois semaines maintenant. Maman ne me parle plus quand je viens la voir. Elle regarde par la fenêtre et murmure parfois mon prénom comme si c’était celui d’une autre.
Je dors enfin la nuit… mais je me réveille chaque matin avec ce poids sur la poitrine.
Est-ce que j’ai fait le bon choix ? Est-ce qu’on peut aimer quelqu’un et pourtant devoir s’éloigner pour survivre ? Et vous… auriez-vous eu le courage de tenir plus longtemps ?