Entre Deux Toits : Mon Frère, Ma Mère et le Droit d’Avoir un Chez-Soi

« Tu n’as rien à faire ici, Julien ! » La voix de maman résonne encore dans le couloir, tranchante comme une lame. Je me souviens de ce soir-là comme si c’était hier. J’étais assise sur les marches, les genoux repliés contre ma poitrine, à écouter mon frère supplier : « Maman, c’est aussi chez moi… »

Tout a commencé le jour où papa a claqué la porte pour la dernière fois. J’avais seize ans, Julien en avait dix-huit. Notre appartement à Lyon, autrefois rempli de rires et d’odeurs de gratin dauphinois, est devenu un champ de bataille silencieux. Maman passait ses journées à pleurer ou à téléphoner à son avocate, tandis que Julien s’enfermait dans sa chambre, les écouteurs vissés sur les oreilles.

Le divorce a tout emporté : nos habitudes, nos repères, et surtout notre sentiment de sécurité. Très vite, la question du logement est devenue centrale. Maman voulait vendre l’appartement pour « tourner la page », mais Julien refusait catégoriquement : « Je n’ai nulle part où aller ! »

Un soir, alors que je rentrais du lycée, j’ai trouvé Julien assis sur le palier, ses affaires entassées dans deux sacs. Maman venait de changer la serrure. « Elle n’a pas le droit… » murmurait-il, les yeux rougis. J’ai frappé à la porte, supplié maman d’ouvrir. Elle a crié : « Il n’a qu’à aller chez son père ! » Mais papa vivait déjà avec une autre femme à Annecy, et il n’y avait pas de place pour Julien.

Les semaines suivantes ont été un cauchemar. Julien dormait tantôt chez des amis, tantôt dans le hall de notre immeuble. Je lui apportais des sandwichs en cachette, je mentais à maman pour lui éviter des ennuis. Mais la tension montait. Un soir, j’ai surpris maman au téléphone : « Il me fait peur… Il rôde autour de l’immeuble… »

J’ai tenté de raisonner tout le monde. « On est une famille ! On ne peut pas laisser Julien dehors ! » Mais maman était inflexible : « J’ai tout sacrifié pour vous deux. Maintenant c’est moi qui décide. »

Julien a fini par saisir un avocat. La procédure a duré des mois. Les voisins chuchotaient dans l’ascenseur, certains prenaient parti pour maman, d’autres pour Julien. Moi, je me sentais déchirée entre eux deux, coupable d’exister encore sous ce toit alors que mon frère errait dehors.

Un matin d’hiver, j’ai retrouvé Julien grelottant sur un banc du parc de la Tête d’Or. Il avait perdu du poids, ses mains tremblaient. « Je ne veux pas qu’on me prenne en pitié », m’a-t-il dit en détournant les yeux. J’ai pleuré en silence.

La justice a fini par trancher : Julien avait le droit de rester dans l’appartement jusqu’à la fin de ses études. Mais le mal était fait. Maman a refusé de lui adresser la parole pendant des mois. Les repas étaient silencieux, tendus. Je faisais la navette entre leurs chambres comme une messagère épuisée.

Un jour, j’ai explosé : « Vous ne voyez pas que vous vous détruisez tous les deux ? Que vous me détruisez aussi ? » Maman a fondu en larmes. Julien est parti claquer la porte.

Aujourd’hui encore, des années plus tard, je me demande si on peut vraiment recoller les morceaux d’une famille brisée par l’orgueil et la peur du manque. Julien vit désormais à Paris, il ne parle plus à maman. Moi, je tente de garder le lien avec chacun, mais je sens que quelque chose s’est irrémédiablement cassé.

Est-ce qu’on peut vraiment parler de justice quand chacun se bat pour son propre bout de sécurité ? Est-ce que l’amour familial peut survivre à tant de blessures ? Qu’en pensez-vous ?