Un jour, mon mari est tombé dans le jardin : ma vie a basculé, mais je ne peux pas l’abandonner

— Marie ! Marie ! Viens vite !

Le cri de Paul a déchiré le silence du matin. J’ai laissé tomber ma tasse de café sur le carrelage froid de la cuisine et j’ai couru dehors, pieds nus, le cœur battant à tout rompre. Il était là, allongé sur les dalles humides du jardin, les yeux écarquillés de douleur et d’incompréhension. J’ai senti la panique me submerger, mais j’ai réussi à appeler les secours, à parler d’une voix tremblante. Ce matin-là, tout a basculé.

Paul, mon mari depuis vingt-deux ans, mon roc, mon complice, s’est retrouvé cloué dans un lit d’hôpital. Un accident vasculaire cérébral, ont dit les médecins. Il ne marcherait plus. Peut-être ne parlerait-il plus jamais comme avant. J’ai refusé d’y croire. J’ai supplié, pleuré, hurlé dans la voiture en rentrant seule à la maison ce soir-là. Comment la vie pouvait-elle être aussi cruelle ?

Les jours suivants ont été un tourbillon de rendez-vous médicaux, de papiers administratifs et de visites à l’hôpital. Je me suis accrochée à chaque minuscule progrès : un doigt qui bouge, un mot balbutié. Mais très vite, la réalité s’est imposée. Paul ne serait plus jamais l’homme que j’avais connu.

Quand il est rentré à la maison, tout le monde a voulu aider. Ma sœur Claire venait faire les courses, nos enfants — Lucie et Antoine — passaient le week-end pour m’épauler. Mais au fil des semaines, chacun a repris sa vie. Moi, je suis restée là, seule avec Paul et son fauteuil roulant.

— Tu veux un peu d’eau ?
Il me regarde sans vraiment me voir. Parfois il sourit, parfois il pleure sans raison. Je me sens impuissante.

Les journées sont longues et monotones. Je me lève avant l’aube pour préparer ses médicaments, lui donner à manger, l’habiller. Je dois tout faire pour lui : le laver, le changer, le porter parfois quand il glisse de son fauteuil. Mon dos me fait mal, mes mains sont crevassées par les produits ménagers. Mais ce qui me fait le plus souffrir, c’est ce vide entre nous.

Avant, on riait ensemble devant la télé le soir. On se disputait pour des broutilles — la vaisselle pas faite ou la pelouse trop haute — puis on se réconciliait dans notre lit. Aujourd’hui, je dors seule dans notre chambre ; Paul occupe désormais le salon transformé en chambre médicalisée.

Parfois je m’assieds près de lui et je lui parle comme avant :
— Tu te souviens de nos vacances à Biarritz ? De la pluie qui n’en finissait pas ?
Il ferme les yeux. Est-ce qu’il se souvient ? Est-ce qu’il m’entend seulement ?

La nuit, je pleure en silence pour ne pas réveiller Lucie quand elle dort ici. Je me sens coupable d’être fatiguée, coupable de rêver parfois d’une vie sans cette prison invisible. Je ne suis plus sa femme ; je suis devenue son aide-soignante.

Un jour, ma voisine Sophie m’a dit :
— Tu devrais demander une aide à domicile. Tu ne peux pas tout faire toute seule.
Mais comment expliquer à quelqu’un d’autre comment Paul aime son café ? Comment supporter l’idée qu’un inconnu le lave à ma place ?

Je m’en veux aussi d’en vouloir à Paul parfois. Ce n’est pas sa faute ! Mais quand il s’énerve parce que je ne comprends pas ce qu’il veut dire… Quand il tape du poing sur l’accoudoir… Je voudrais hurler moi aussi.

Un soir d’hiver, alors que la pluie battait contre les vitres et que Paul dormait enfin après une crise de larmes interminable, Lucie m’a prise dans ses bras :
— Maman… tu as le droit d’être fatiguée. Tu as le droit d’avoir peur.
J’ai fondu en larmes contre son épaule. J’avais oublié ce que c’était d’être consolée.

Les mois ont passé. Les amis se sont faits rares ; certains ne savent pas quoi dire face au handicap de Paul. D’autres ont peur d’être confrontés à leur propre fragilité. Je comprends… mais je me sens abandonnée.

J’ai rejoint un groupe de soutien pour aidants familiaux à la mairie du village. La première fois que j’y suis allée, j’ai eu honte : honte d’avouer que parfois je rêve de tout quitter ; honte d’avouer que je n’aime plus ma vie ; honte même de penser que je n’aime plus Paul comme avant.

Mais là-bas, j’ai rencontré Hélène, dont le mari est atteint de la maladie de Parkinson depuis dix ans.
— On survit comme on peut… Mais tu as encore le droit d’exister toi aussi, Marie.
Ses mots m’ont bouleversée.

Petit à petit, j’ai appris à demander de l’aide : une auxiliaire vient deux fois par semaine pour s’occuper de Paul pendant que je vais marcher au bord du canal ou boire un café avec Claire. Ce sont des moments précieux où je redeviens moi-même.

Mais chaque soir, quand je rentre à la maison et que je retrouve Paul dans son fauteuil devant la fenêtre du salon, mon cœur se serre. Je m’assieds près de lui et je prends sa main dans la mienne.
— Tu sais… malgré tout ce qui nous arrive… je suis là. Je serai toujours là.
Il serre mes doigts faiblement et me regarde avec ses yeux fatigués mais pleins d’amour.

Est-ce cela aimer ? Rester même quand tout s’effondre ? Est-ce égoïste de rêver parfois d’une autre vie ? Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?