« Mon mari m’a félicitée pour mon nouveau travail… puis il m’a demandé de payer le loyer et les couches » : l’histoire d’une désillusion familiale

« Tu pourrais commencer à participer au loyer, non ? Et puis, pour les couches de Paul, tu pourrais aussi t’en occuper. »

Je me suis figée, la main encore sur la poignée du réfrigérateur. Les mots de Guillaume résonnaient dans la cuisine, tranchants comme une lame. J’ai cru d’abord à une blague. Mais il me regardait avec ce sérieux froid qui ne laissait place à aucun doute.

Quelques semaines plus tôt, j’avais enfin trouvé un poste à mi-temps dans une petite librairie du centre de Nantes. Après des mois passés à la maison, à m’occuper de Paul, notre bébé de huit mois, j’avais eu besoin de retrouver un peu d’air, de contacts humains, et surtout, de me sentir utile autrement qu’en changeant des couches ou en préparant des purées. Guillaume avait été ravi : « Ça va te faire du bien ! » avait-il dit en souriant. Je m’étais sentie soutenue, comprise.

Mais ce soir-là, tout s’est effondré. Je n’avais jamais imaginé qu’il me demanderait de payer la moitié du loyer et d’acheter les couches avec mon maigre salaire. Nous avions toujours fonctionné comme une équipe. Quand j’ai arrêté de travailler à temps plein après la naissance de Paul, c’était parce que nous avions décidé ensemble que c’était mieux pour lui – et pour nous. Guillaume gagnait bien sa vie comme ingénieur chez Airbus ; il n’avait jamais laissé entendre que je devrais « compenser » financièrement mon absence du marché du travail.

J’ai reposé le lait sur la table et je l’ai regardé droit dans les yeux :

— Tu es sérieux ? Tu veux vraiment qu’on fasse les comptes comme des colocataires ?

Il a haussé les épaules, l’air gêné :

— C’est normal, non ? Maintenant que tu as un salaire…

Je n’ai pas su quoi répondre. J’avais envie de hurler, de pleurer, de tout casser. Mais Paul s’est mis à pleurer dans sa chambre et je suis allée le prendre dans mes bras, le cœur en miettes.

Les jours suivants ont été un supplice. Guillaume faisait comme si de rien n’était. Il déposait Paul à la crèche le matin, partait travailler, rentrait tard le soir. Moi, je jonglais entre mon mi-temps à la librairie et les tâches domestiques qui semblaient ne jamais finir : lessives, repas, rendez-vous chez le pédiatre…

Un soir, alors que je pliais le linge dans le salon, ma mère m’a appelée. Elle a tout de suite senti que quelque chose n’allait pas.

— Qu’est-ce qui se passe, ma chérie ?

J’ai craqué. Les mots sont sortis tout seuls :

— Maman… Guillaume veut que je paie la moitié du loyer et que je m’occupe des courses pour Paul avec mon salaire… Je me sens trahie.

Elle a soupiré longuement :

— Tu sais, parfois les hommes ne se rendent pas compte… Mais tu dois lui parler. Ce n’est pas normal que tu portes tout ça sur tes épaules.

J’ai raccroché en pleurant. Je me sentais seule, incomprise. J’avais l’impression d’être redevenue une étrangère dans ma propre maison.

Le week-end suivant, j’ai tenté d’aborder le sujet avec Guillaume pendant que Paul faisait la sieste.

— Guillaume… Tu trouves ça juste que je paie autant que toi alors que je gagne trois fois moins ? Et toutes les heures que je passe à m’occuper de Paul et de la maison, ça ne compte pas ?

Il a soupiré :

— Je ne sais pas… Je croyais qu’on devait être équitables.

— Équitables ? Tu trouves ça équitable ? Tu veux vraiment qu’on fasse les comptes ? Alors on va compter aussi toutes les heures passées à laver, ranger, cuisiner…

Il s’est levé brusquement :

— Tu dramatises tout !

J’ai senti la colère monter en moi. Ce n’était pas seulement une question d’argent. C’était une question de respect, de reconnaissance. J’avais tout donné pour cette famille. J’avais mis ma carrière entre parenthèses pour notre fils. Et voilà qu’on me demandait maintenant de « rentabiliser » mes quelques heures de travail…

Les semaines ont passé. L’ambiance à la maison est devenue glaciale. Je faisais tout pour éviter les disputes devant Paul. Mais chaque soir, en me couchant, je me demandais comment on avait pu en arriver là.

Un soir, alors que je rentrais tard de la librairie – j’avais accepté un remplacement pour arrondir les fins de mois – j’ai trouvé Guillaume assis dans le noir, une bière à la main.

— On ne peut pas continuer comme ça, a-t-il murmuré sans me regarder.

J’ai senti mon cœur se serrer.

— Tu veux qu’on se sépare ?

Il a secoué la tête.

— Non… Mais il faut qu’on trouve une solution. Je ne veux pas que tu te sentes exploitée ou malheureuse.

Pour la première fois depuis des semaines, il semblait sincère. On a parlé toute la nuit. De nos peurs, de nos attentes, des sacrifices faits par chacun. J’ai compris qu’il était perdu lui aussi, dépassé par ses propres angoisses financières et par la pression sociale d’être « le seul à faire vivre la famille ».

On a décidé d’aller voir une conseillère conjugale. Ce n’était pas facile d’exposer nos failles devant une inconnue. Mais peu à peu, on a réappris à se parler sans se juger.

Aujourd’hui encore, rien n’est parfait. On continue à se disputer parfois sur l’argent ou sur qui doit aller chercher Paul à la crèche. Mais on essaie d’être plus justes l’un envers l’autre – et surtout d’arrêter de compter.

Je repense souvent à cette période sombre où j’ai cru tout perdre. Est-ce qu’on peut vraiment reconstruire la confiance après une telle trahison ? Est-ce qu’on peut aimer sans compter ? Qu’en pensez-vous ?