« J’ai accepté que mon frère vienne vivre chez moi… Un an plus tard, il squatte toujours mon appartement »
« Tu pourrais au moins ranger tes affaires, Paul ! » Ma voix tremble, oscillant entre la lassitude et la colère. Il est 22h, je rentre d’une longue journée à la mairie où je gère les dossiers administratifs de la commune. Mon appartement sent le tabac froid et la pizza industrielle. Sur la table basse, des chaussettes sales côtoient des canettes de bière vides. Paul, mon petit frère de 27 ans, lève à peine les yeux de sa console.
Je n’aurais jamais cru en arriver là. Moi, Camille, 32 ans, toujours organisée, indépendante, celle qui a quitté la maison familiale à 19 ans pour ne plus jamais dépendre de personne. J’ai travaillé dur pour acheter ce deux-pièces à Montreuil, un cocon où chaque objet a sa place, où le silence est roi. Mais il y a un an, tout a basculé.
C’était un soir de novembre, il pleuvait à verse. Paul m’a appelée en larmes : « Camille, je peux venir chez toi ? J’ai tout perdu… » Il venait de se faire larguer par sa copine, licencié de son boulot dans la restauration, et ses potes l’avaient laissé tomber. J’ai hésité une seconde. Mais c’est mon frère. J’ai dit oui.
Au début, je me suis sentie utile. Je lui ai prêté une oreille attentive, j’ai cuisiné ses plats préférés – gratin dauphinois, quiche lorraine – pour lui remonter le moral. Je lui ai même prêté ma carte Navigo pour ses entretiens d’embauche. « Merci, t’es la meilleure des sœurs », disait-il en m’embrassant sur le front.
Mais les semaines sont devenues des mois. Paul ne cherchait plus vraiment de travail. Il passait ses journées à regarder des séries ou à jouer en ligne avec ses amis. Je retrouvais mon salon envahi par ses affaires : chaussures boueuses dans l’entrée, vestes sur les chaises, vaisselle sale dans l’évier. Je n’avais plus d’espace pour moi.
Un soir de janvier, j’ai tenté d’aborder le sujet :
— Tu as des nouvelles pour le boulot ?
Il a haussé les épaules :
— Y’a rien en ce moment… Puis franchement, avec l’inflation et tout…
J’ai senti la colère monter. Moi aussi je galère ! Je paie seule le crédit de l’appartement, les charges qui explosent, l’électricité qui coûte une fortune… Mais je n’ose pas lui demander une participation. Il n’a rien.
Ma mère me répète au téléphone : « Sois patiente avec ton frère… Il a besoin de toi. » Mais elle ne voit pas ce que je vis au quotidien. Les disputes éclatent pour un rien : une casserole brûlée, une lessive oubliée dans la machine, une remarque sur son hygiène de vie.
Un soir d’avril, j’ai craqué :
— Paul, tu comptes rester ici encore longtemps ?
Il m’a regardée comme si je venais de le trahir :
— Tu veux que je parte ?
J’ai bafouillé :
— Non… mais j’aimerais retrouver un peu d’intimité.
Il s’est enfermé dans la chambre d’amis – qui était mon bureau avant son arrivée – et n’en est pas sorti avant le lendemain.
Depuis ce jour-là, une tension sourde s’est installée entre nous. Je me sens coupable de vouloir retrouver ma vie d’avant. Coupable de penser que mon frère abuse de ma gentillesse. Mais aussi en colère contre lui, contre moi-même.
Je me surprends à rêver d’un matin où je pourrais prendre mon café en silence, sans marcher sur des baskets sales ou chercher mes clés sous un tas de vêtements. Où je pourrais inviter des amis sans avoir honte du désordre ou craindre une remarque déplacée de Paul.
Parfois, je me demande si je ne suis pas en train de reproduire le schéma familial : notre père a toujours tout fait pour ses enfants au détriment de sa propre vie. Est-ce ça, être une bonne sœur ? S’oublier pour l’autre ?
La semaine dernière, j’ai croisé ma voisine du dessus dans l’ascenseur. Elle m’a glissé à voix basse : « Vous avez l’air fatiguée… Tout va bien chez vous ? » J’ai failli éclater en sanglots.
Hier soir encore, Paul est rentré à 3h du matin après une soirée avec des copains. Il a réveillé tout l’immeuble en claquant la porte. Ce matin, j’ai trouvé un mot griffonné sur la table : « Désolé pour hier… »
Je ne sais plus quoi faire. Le dialogue est rompu. Je me sens piégée dans ma propre maison.
Est-ce que c’est ça, aimer sa famille ? Jusqu’où doit-on aller pour aider ceux qu’on aime sans se perdre soi-même ? Est-ce que vous avez déjà vécu ça ?