Vacances interdites : Comment une semaine à Biarritz a brisé ma famille
« Tu pars vraiment toute seule ? Et nous alors ? »
La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, tranchante comme un couteau. Je suis debout dans la cuisine, valise à la main, mon billet de train pour Biarritz coincé dans la poche arrière de mon jean. Mon fils, Hugo, me regarde avec des yeux ronds, cherchant dans mon visage une explication qui ne viendra pas. Mon mari, Laurent, feuillette nerveusement le journal sans lever les yeux vers moi. Je sens la tension vibrer dans l’air, épaisse et collante.
Je n’ai jamais fait ça. Quarante-trois ans à Paris, dix-huit ans de mariage, deux enfants, et pas une seule fois je n’ai pris une semaine rien que pour moi. Toujours à courir : les courses, les devoirs, le boulot à mi-temps à la médiathèque, les repas du dimanche chez mes parents à Montrouge. Toujours à dire oui, à m’effacer pour que tout roule. Mais cette année, j’ai senti que je n’en pouvais plus. J’ai réservé ce séjour sur un coup de tête, un matin de février où la pluie battait contre les vitres et où j’avais l’impression d’étouffer.
« Tu nous abandonnes ? » souffle Hugo, douze ans, la voix tremblante.
Je m’accroupis devant lui, caresse ses cheveux blonds. « Je reviens dans une semaine, mon cœur. J’ai juste besoin de souffler un peu. »
Laurent claque le journal sur la table. « C’est facile pour toi de partir. Tu crois que moi aussi je peux disparaître comme ça ? »
Je sens la colère monter en moi, mais je ravale mes mots. Je ne veux pas partir sur une dispute. Je veux juste… respirer.
Le train file vers le sud-ouest et je regarde défiler les paysages, le cœur serré mais aussi étrangement léger. À Biarritz, l’air sent l’océan et le sel. Je marche sur la plage, je lis au café du coin, je dors sans réveil. Je me sens revivre. Mais chaque soir, quand j’appelle la maison, l’ambiance est glaciale.
« Tu t’amuses bien pendant qu’on galère ici ? » lance Laurent au téléphone.
Ma mère ne décroche même plus. Mon père m’envoie un SMS sec : « Ta mère est fatiguée par tes choix égoïstes. »
Je me surprends à pleurer dans ma chambre d’hôtel. Pourquoi ce besoin de me punir ? Pourquoi ce sentiment de trahison alors que je n’ai rien fait d’autre que prendre soin de moi pour une fois ?
Le cinquième jour, je reçois un message de ma sœur, Camille :
« Maman dit que tu as changé. Que tu n’es plus la même depuis quelque temps. Tu devrais penser à ta famille avant tout. »
Je relis ces mots encore et encore. Est-ce vraiment ça qu’on attend d’une femme en France aujourd’hui ? Qu’elle s’oublie pour les autres ?
Le dernier soir, je rencontre Élise au bar de l’hôtel. Elle a mon âge, deux enfants aussi, et elle vient de Bordeaux pour souffler elle aussi.
« Tu sais, dit-elle en riant tristement, on nous apprend à donner sans compter… mais jamais à nous écouter. Et quand on ose le faire, on devient la méchante de l’histoire. »
Je souris faiblement. « Je croyais qu’en 2024 on avait dépassé ça… »
Élise hausse les épaules : « Les mentalités changent lentement. Mais il faut bien que quelqu’un commence. »
Le lendemain matin, je rentre à Paris le cœur lourd mais décidée à ne plus m’excuser d’exister. À la maison, l’accueil est glacial. Hugo m’ignore ostensiblement. Laurent me reproche d’avoir laissé le frigo vide et la lessive en retard.
Au dîner chez mes parents le dimanche suivant, ma mère me lance devant tout le monde :
« Alors, tu as bien profité de ta liberté ? Tu vas recommencer souvent ? »
Je sens tous les regards braqués sur moi. Mon père hoche la tête d’un air désapprobateur. Camille détourne les yeux.
Je prends une grande inspiration.
« Oui, j’ai profité. Et vous savez quoi ? J’en avais besoin. Je suis fatiguée d’être celle qui arrange tout pour tout le monde sauf pour elle-même. Est-ce que c’est si mal ? »
Un silence gênant s’installe. Ma mère soupire bruyamment.
Le soir venu, seule dans ma chambre, je repense à cette semaine volée au temps et aux attentes des autres. J’ai l’impression d’être devenue la brebis galeuse de la famille parce que j’ai osé penser à moi.
Mais au fond…
Est-ce vraiment aimer sa famille que de s’oublier soi-même ? Où commence l’égoïsme et où finit le sacrifice ? Qui décide de ce qu’une femme a le droit de s’accorder ?
Et vous… jusqu’où iriez-vous par amour pour les vôtres ?