« Tu n’as pas besoin de retourner travailler » : Aujourd’hui, il me reproche de manquer d’ambition
— Claire, tu pourrais au moins essayer de trouver un petit boulot, non ?
La voix de Paul résonne dans la cuisine, froide, tranchante. Je serre la tasse de café entre mes mains, le regard perdu dans la vapeur qui s’élève. Je n’ai pas le courage de répondre. Je repense à toutes ces années, à ces choix que j’ai faits, ou plutôt, que j’ai cru faire.
Il y a six ans, j’étais une jeune femme pleine d’élan, diplômée de lettres modernes, trois ans d’expérience dans une maison d’édition à Paris. J’adorais mon travail, même si les horaires étaient parfois fous. Quand j’ai eu notre premier enfant, Camille, j’ai pris un congé parental, persuadée que je reviendrais vite. Paul, mon mari, gagnait bien sa vie comme ingénieur dans une grande entreprise. Il me disait souvent :
— Pourquoi tu veux te fatiguer ? Profite de la maison, des enfants. On n’a pas besoin de ton salaire pour l’instant. Tu verras, ton temps viendra.
J’ai cru à ses mots. J’ai cru qu’il me protégeait, qu’il voulait le meilleur pour nous. Quand notre deuxième enfant, Louis, est né, j’ai repoussé encore mon retour au travail. Je me suis dit : « Quand il ira à la maternelle, je reprendrai. » Mais les années ont filé. Les couches, les rendez-vous chez le pédiatre, les lessives, les goûters d’anniversaire… J’étais partout, sauf dans mon bureau, sauf dans ma vie d’avant.
Un matin, alors que je déposais Louis à l’école, j’ai croisé Sophie, une ancienne collègue. Elle m’a lancé :
— Tu reviens quand, Claire ? On manque de gens comme toi !
J’ai souri, gênée. Je n’avais pas de réponse. J’ai senti une boule dans ma gorge. Le soir, j’en ai parlé à Paul. Il a haussé les épaules :
— Franchement, tu crois que ça vaut le coup ? Avec deux enfants, tu vas galérer. Et puis, tu n’as pas travaillé depuis des années, tu vas devoir tout recommencer à zéro.
J’ai baissé les yeux. Il avait raison, non ? Ou peut-être que je voulais qu’il ait raison, pour ne pas affronter mes peurs. J’ai continué à m’occuper de la maison, à organiser la vie de tout le monde, à m’effacer doucement.
Mais les enfants ont grandi. Camille a maintenant huit ans, Louis six. Ils sont à l’école toute la journée. La maison est silencieuse. Je me retrouve seule, face à moi-même, à mes regrets, à mes rêves oubliés. J’ai commencé à envoyer des CV, timidement. Quelques réponses polies, mais rien de concret. Le monde du travail a changé, et moi, je me sens dépassée.
Un soir, alors que je préparais le dîner, Paul est rentré plus tôt que d’habitude. Il a posé sa sacoche, s’est servi un verre de vin, et m’a regardée longuement.
— Tu sais, Claire, parfois je me demande si tu n’as pas manqué d’ambition. Regarde Sophie, elle a monté sa boîte, elle voyage, elle s’éclate. Toi, tu tournes en rond ici.
J’ai cru que mon cœur allait exploser. J’ai eu envie de crier, de lui jeter à la figure toutes ces années où il m’a dit de rester à la maison, où il m’a rassurée, où il m’a enfermée dans un rôle que je n’avais pas choisi seule. Mais je n’ai rien dit. J’ai continué à couper les légumes, les larmes aux yeux.
Les jours suivants, j’ai repensé à tout ça. À mes rêves de jeunesse, à mes ambitions, à mes envies d’écrire, de créer, de participer au monde. Je me suis sentie trahie, par lui, mais aussi par moi-même. Pourquoi ai-je laissé les autres décider pour moi ? Pourquoi ai-je cru que mon temps viendrait, sans rien faire pour le provoquer ?
Un matin, j’ai pris mon courage à deux mains. J’ai appelé Sophie. Elle m’a proposé de la rejoindre pour un café. Nous avons parlé longtemps. Elle m’a dit :
— Claire, tu n’as rien perdu. Tu as de l’expérience, de la maturité. Il faut juste que tu croies en toi. Personne ne le fera à ta place.
Ses mots m’ont fait du bien. J’ai décidé de m’inscrire à une formation en ligne, de remettre mon CV à jour, de postuler à des offres, même si elles ne correspondent pas exactement à mon profil. J’ai commencé à écrire à nouveau, des articles, des histoires, des souvenirs. J’ai retrouvé un peu de cette flamme que j’avais perdue.
Mais à la maison, l’ambiance est tendue. Paul ne comprend pas mon besoin de changement. Il me reproche de négliger la maison, de ne plus être aussi disponible. Les enfants sentent la tension. Camille m’a demandé un soir :
— Maman, pourquoi tu pleures ?
Je n’ai pas su quoi répondre. Comment expliquer à une enfant que sa mère se cherche, qu’elle a peur d’avoir raté sa vie ?
Je me sens seule, parfois. Je me demande si d’autres femmes vivent la même chose. Si d’autres ont laissé leur vie leur échapper, par amour, par peur, par confort. Est-ce que c’est ça, être adulte ? Faire des choix qu’on regrette, et essayer de s’en sortir malgré tout ?
Aujourd’hui, je me bats pour retrouver ma place, pour me prouver que je vaux quelque chose, que je peux encore rêver. Mais la blessure est là, profonde. Je me demande : est-ce que j’ai vraiment choisi ma vie, ou l’ai-je laissée me filer entre les doigts ? Et vous, avez-vous déjà eu l’impression de vous être oubliée en chemin ?