Sous le même toit, sans liberté : Mon combat pour exister
— Tu as bien pensé à payer la facture EDF ?
La voix de François résonne dans la cuisine, sèche, tranchante. Je serre la poignée de la porte du frigo, les doigts blanchis par la tension. Il ne me regarde même pas. Il sait déjà la réponse. Bien sûr que j’y ai pensé. C’est moi qui gère tout, depuis toujours. Mais ce n’est pas vraiment moi qui décide. C’est lui qui tient les comptes, lui qui garde la carte bleue, lui qui me donne chaque semaine un peu d’argent pour les courses, comme on donnerait une pièce à un enfant.
Je m’appelle Catherine. J’ai 38 ans et je vis à Lyon, dans un appartement qui n’a jamais vraiment été chez moi. Je travaille comme infirmière à l’hôpital Édouard-Herriot. Chaque mois, mon salaire tombe sur notre compte commun, et chaque mois, François le transfère sur son compte personnel. Il me laisse juste de quoi acheter le strict nécessaire. Au début, je trouvais ça normal. Il disait : « C’est plus simple comme ça, tu n’as pas à t’inquiéter des factures. » Je croyais que c’était de l’amour, de l’attention.
Mais ce soir-là, alors que je range les courses sous son regard inquisiteur, je sens une colère sourde monter en moi. Je repense à la scène du matin :
— Tu as acheté du fromage ?
— Oui, comme tu m’as demandé.
— Pas celui-là ! Tu sais bien que je n’aime pas le comté.
Il a claqué la porte du frigo si fort que les œufs ont failli tomber. J’ai ramassé les coquilles brisées en silence. Ma fille, Lucie, m’a regardée avec ses grands yeux tristes.
— Maman, pourquoi papa crie tout le temps ?
Je n’ai pas su quoi répondre. Comment expliquer à une enfant de huit ans que son père ne crie pas seulement parce qu’il est fatigué ? Qu’il crie parce qu’il veut tout contrôler — l’argent, la maison, nos vies ?
Le soir venu, je me suis assise sur le bord du lit de Lucie pour lui lire une histoire. Elle a posé sa petite main sur la mienne.
— Tu es triste ?
— Non, ma chérie…
— Si tu veux, on peut partir toutes les deux.
J’ai senti mes yeux me brûler. Comment une enfant pouvait-elle comprendre ce que moi-même je refusais d’admettre ?
Le lendemain matin, en partant au travail, j’ai croisé ma voisine, Madame Lefèvre. Elle m’a souri gentiment.
— Vous avez l’air fatiguée, Catherine… Tout va bien chez vous ?
J’ai failli tout lui dire. Mais j’ai juste haussé les épaules :
— Oh, vous savez… le travail, la maison…
Mais ce jour-là, à l’hôpital, j’ai vu arriver une patiente qui m’a bouleversée. Elle s’appelait Sophie. Elle avait des bleus sur les bras et un regard vide. Elle a murmuré : « Il contrôle tout… même mon argent… » J’ai senti mon cœur se serrer. J’ai compris que ce qu’elle vivait, c’était aussi mon histoire.
Le soir même, j’ai tenté d’en parler à François.
— Tu sais, j’aimerais bien avoir un peu plus d’autonomie sur mon salaire…
Il a éclaté de rire.
— Tu veux faire quoi avec ? Acheter des sacs à main ? Tu sais bien que tu n’es pas douée pour gérer l’argent.
J’ai baissé les yeux. Mais cette fois-ci, quelque chose s’est brisé en moi.
Les jours suivants, j’ai commencé à cacher quelques billets dans une boîte à couture. J’avais peur qu’il découvre mon secret. Je me sentais coupable et soulagée à la fois. J’ai aussi commencé à parler avec une collègue, Claire. Elle m’a dit :
— Catherine, ce que tu vis s’appelle de la violence économique. Tu as le droit de disposer de ton argent !
Ce mot — violence — m’a frappée comme une gifle. Je n’avais jamais osé le prononcer.
Un dimanche matin, alors que François était parti faire du vélo avec ses amis, j’ai pris Lucie par la main et nous sommes allées au parc. Assises sur un banc, je lui ai demandé :
— Tu serais d’accord si on changeait un peu notre vie ?
— Oui ! On pourrait avoir un chat !
J’ai ri malgré moi. Mais au fond de moi, j’avais peur. Peur de partir, peur de rester.
Le soir-même, François a trouvé la boîte à couture ouverte.
— C’est quoi ça ? Tu me caches de l’argent maintenant ?
Il a crié si fort que Lucie s’est mise à pleurer dans sa chambre. J’ai senti la panique monter en moi.
— Je veux juste pouvoir acheter ce dont j’ai besoin sans te demander la permission !
— Tant que tu vis sous mon toit, c’est moi qui décide !
Cette phrase a résonné dans ma tête toute la nuit. Le lendemain matin, j’ai pris rendez-vous avec une assistante sociale. Elle m’a expliqué mes droits, m’a donné des numéros d’associations.
Ce soir-là, j’ai regardé François dormir à côté de moi. J’ai pensé à toutes ces années où j’avais cru que l’amour voulait dire obéir et se taire. J’ai pensé à Lucie et à son rêve d’avoir un chat.
Quelques semaines plus tard, j’ai trouvé le courage de partir. J’ai pris Lucie par la main et nous avons quitté l’appartement au petit matin. Nous avons trouvé refuge chez ma sœur à Villeurbanne.
Aujourd’hui encore, je me demande comment j’ai pu supporter tout ça si longtemps. Est-ce que l’amour peut vraiment justifier qu’on perde sa liberté ? Est-ce qu’on peut vraiment être heureuse quand on vit sous contrôle permanent ?
Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?