Qui décide du prénom de mon fils ? Mon combat contre les attentes familiales
« Non, maman, je ne veux pas que mon fils s’appelle Jean-Baptiste ! » Ma voix tremblait, mais je savais que je ne pouvais plus reculer. Dans la cuisine, la lumière du matin filtrait à travers les rideaux, dessinant des ombres sur la table où ma belle-mère, Monique, trônait comme une reine sur son territoire. Mon mari, François, gardait le silence, les yeux rivés sur sa tasse de café, évitant soigneusement mon regard.
Depuis que j’étais enceinte, tout le monde semblait avoir un avis sur le prénom de notre futur enfant. La tradition voulait que le premier garçon porte le prénom du grand-père paternel. Chez les Dubois, c’était une règle sacrée, presque une loi non écrite. Mais moi, Camille, je rêvais d’un prénom qui aurait du sens pour moi, pas seulement pour perpétuer une lignée qui ne m’avait jamais vraiment acceptée.
« Camille, tu sais bien que c’est important pour la famille », insistait Monique, la voix douce mais ferme, comme si elle parlait à une enfant capricieuse. « Jean-Baptiste, c’est un beau prénom, il a porté bonheur à tous les hommes de cette maison. »
Je sentais la colère monter, mêlée à une tristesse profonde. Depuis mon mariage, j’avais appris à me taire, à faire des compromis, à avaler mes rêves pour ne pas faire de vagues. Mais cette fois, il s’agissait de mon fils, de notre fils. Je ne voulais pas qu’il porte un prénom qui ne lui appartiendrait jamais vraiment, un prénom imposé comme un fardeau.
« Et si on l’appelait Louis ? » ai-je proposé, la voix hésitante mais déterminée. « C’était le prénom de mon grand-père, un homme bon, qui m’a appris à croire en moi. »
François a enfin levé les yeux vers moi, l’air perdu. « Tu sais bien que ma mère ne va pas accepter… »
« Et moi, François ? Tu as pensé à ce que je ressens ? »
Un silence glacial s’est installé. Monique a soupiré, exaspérée. « Tu fais ça pour nous provoquer, Camille. Tu sais que ce n’est pas comme ça qu’on fait dans notre famille. »
J’ai senti mes mains trembler. J’avais envie de crier, de tout casser, mais je me suis contentée de serrer les poings. Je repensais à toutes ces fois où j’avais cédé : les repas de famille interminables, les remarques sur ma façon d’élever notre fille, les critiques sur mon travail d’institutrice. Toujours trop ou pas assez. Jamais à la hauteur de leurs attentes.
Le soir, dans notre chambre, j’ai éclaté en sanglots. François m’a prise dans ses bras, maladroitement. « Je ne veux pas de conflit, Camille. Tu sais comment est ma mère… »
« Et moi ? Tu sais comment je suis, moi ? »
Il n’a rien répondu. J’ai compris que je ne pouvais compter que sur moi-même. Cette nuit-là, j’ai décidé que je me battrai. Pour moi, pour mon fils, pour qu’il ait le droit d’être lui-même dès sa naissance.
Les jours suivants, la tension est montée d’un cran. Monique a appelé toute la famille : les tantes, les cousins, même le curé du village. Chacun y allait de son commentaire, de son conseil non sollicité. « Tu vas regretter, Camille. » « Tu vas briser la tradition. » « Tu ne penses qu’à toi. »
À la maternité, le jour de l’accouchement, Monique est venue me voir, un bouquet de pivoines à la main. « Tu as réfléchi, ma chérie ? Jean-Baptiste, c’est un prénom qui a du poids. »
J’ai regardé mon fils, minuscule et fragile, blotti contre moi. J’ai pensé à tout ce que je voulais lui transmettre : la liberté, la force de choisir, le courage d’être lui-même. J’ai pris une grande inspiration.
« Il s’appellera Louis. Louis Dubois. »
Monique a blêmi, puis elle a quitté la chambre sans un mot. François, lui, a souri timidement. « Il est beau, notre Louis. »
Ce choix n’a pas tout réglé. Les repas de famille sont restés tendus, les regards lourds de reproches. Mais pour la première fois, je me suis sentie fière de moi. J’avais osé dire non. J’avais choisi pour mon fils, pour notre famille à nous, pas pour satisfaire des attentes qui n’étaient pas les miennes.
Aujourd’hui, Louis a trois ans. Il court dans le jardin, rit aux éclats, et chaque fois que je prononce son prénom, je me rappelle ce combat. Ce n’était pas seulement une question de tradition ou de prénom. C’était une question d’identité, de respect, de liberté.
Parfois, je me demande : combien de femmes, en France, vivent encore dans l’ombre des attentes familiales ? Combien osent dire non, affirmer leur voix ? Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?