« Quand ma belle-mère a dit : ‘Alors, c’est décidé ? Tu prends ce crédit.’ J’ai compris que je n’existais plus » : J’ai fait mes valises et je suis retournée chez ma mère
« Tu vas signer, Camille, c’est mieux pour tout le monde. » La voix de ma belle-mère, Monique, résonne encore dans ma tête, froide et tranchante comme un couperet. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. Autour de la table, personne ne me regarde vraiment. Mon mari, Julien, fixe son téléphone. Son père, Bernard, lit le journal. Je me sens invisible, étrangère dans cette maison où je vis depuis deux ans.
Je n’avais que dix-neuf ans quand j’ai épousé Julien. On s’est rencontrés au lycée à Tours, un coup de foudre comme dans les romans. Je croyais que l’amour suffirait à tout surmonter. Mais après le mariage, Julien a insisté pour qu’on vive chez ses parents « le temps d’économiser ». Je n’ai pas osé dire non. Ma mère m’a prévenue : « Camille, fais attention à ne pas t’effacer. » J’ai souri, naïve.
Au début, tout semblait normal. Monique me montrait comment faire la blanquette de veau, Bernard me racontait ses souvenirs d’Algérie. Mais très vite, j’ai compris que je n’étais qu’une invitée tolérée. Monique décidait de tout : les repas, les courses, même la couleur des serviettes. Julien ne disait rien. Il rentrait tard du travail et s’endormait devant la télé.
J’ai essayé de m’imposer, de proposer des idées. « On pourrait aller au marché samedi ? » Monique levait les yeux au ciel : « On a déjà nos habitudes ici, Camille. » Petit à petit, j’ai arrêté de parler. Je faisais ce qu’on attendait de moi : mettre la table, débarrasser, sourire poliment.
Puis il y a eu cette histoire de crédit. Julien voulait acheter une voiture neuve. Monique a dit que ce serait plus simple si je prenais le crédit à mon nom : « Tu as un CDD à la mairie, ça passera mieux à la banque. » J’ai hésité. C’était beaucoup d’argent, et je savais que si quelque chose tournait mal, ce serait pour moi. Mais personne ne m’a demandé mon avis.
Ce soir-là, autour de la table, Monique a tranché : « Donc c’est réglé ? Camille signe demain ? » Julien n’a même pas levé les yeux. J’ai senti une colère sourde monter en moi, un mélange de tristesse et d’humiliation. J’ai murmuré : « Je préférerais qu’on en parle tous les deux… »
Monique a éclaté de rire : « Oh Camille, tu dramatises toujours tout ! » Bernard a tourné la page du journal sans un mot. Julien a soupiré : « Fais-le pour nous, s’il te plaît… »
C’est là que j’ai compris que je n’existais plus. Que mes rêves, mes peurs, mes envies n’avaient aucune place ici. Je me suis levée sans un mot et je suis montée dans notre minuscule chambre sous les combles. J’ai ouvert la valise que ma mère m’avait offerte pour mon mariage et j’y ai jeté quelques vêtements à la hâte.
En bas, j’entendais encore les voix : « Elle fait sa crise… Elle reviendra… » Mais cette fois, non. J’ai envoyé un message à ma mère : « Est-ce que je peux rentrer ? » Elle a répondu en moins d’une minute : « Bien sûr, ma chérie. La porte est ouverte. »
J’ai descendu l’escalier avec ma valise. Monique m’a arrêtée dans l’entrée : « Tu vas où comme ça ? »
J’ai soutenu son regard pour la première fois depuis des mois : « Chez moi. Là où on m’écoute encore. »
Julien est resté assis sur le canapé, incapable de bouger ou de parler.
Le train pour Poitiers partait à 22h04. Dans le wagon presque vide, j’ai pleuré toutes les larmes que je retenais depuis trop longtemps. Ma mère m’attendait sur le quai avec une écharpe rouge et un sourire fatigué.
Chez elle, j’ai retrouvé mon vieux lit d’adolescente et l’odeur rassurante du linge propre. Les premiers jours ont été difficiles ; j’avais honte d’avoir échoué si vite, peur du regard des autres dans notre petite ville où tout se sait.
Mais peu à peu, j’ai repris goût à la vie. Ma mère m’a encouragée à reprendre mes études par correspondance. J’ai retrouvé mes amies d’enfance au café du coin. J’ai même osé dire non quand quelqu’un voulait décider à ma place.
Julien m’a appelée plusieurs fois. Il disait qu’il était perdu sans moi, que sa mère exagérait parfois mais qu’il ne savait pas comment s’y opposer. Je lui ai répondu calmement : « Je ne peux pas vivre dans une maison où je n’existe pas. Si tu veux qu’on se retrouve un jour, il faudra que tu grandisses aussi. »
Aujourd’hui encore, je me demande comment tant de femmes acceptent de s’effacer pour préserver une paix qui n’existe que pour les autres. Pourquoi doit-on toujours choisir entre l’amour et le respect de soi ? Est-ce vraiment ça, être une bonne épouse en France en 2024 ?
Et vous… jusqu’où iriez-vous pour être entendue ?