« Quand la vie bascule : ma belle-mère nous a tourné le dos, aujourd’hui c’est nous qui la soutenons »
« Tu ne peux pas comprendre, maman ! » La voix de Pierre résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la main de notre fille, Camille, qui me regarde avec de grands yeux inquiets. Ce matin-là, tout a basculé. Pierre venait d’apprendre qu’il était licencié : restructuration, ils ont dit. Quinze ans de fidélité à l’entreprise, balayés en cinq minutes.
Nous n’avons jamais roulé sur l’or, mais on s’en sortait. Un petit appartement à Nantes, des vacances en Bretagne quand on pouvait, et surtout, un peu d’économies pour Camille. Mais ce matin-là, c’est la peur qui s’est invitée à notre table. Pierre a appelé sa mère, Françoise. Je l’entendais dans le salon :
— Maman… Je sais que ce n’est pas facile pour toi non plus, mais… On aurait besoin d’un coup de main, juste pour quelques mois.
Un silence glacial. Puis sa voix sèche :
— Pierre, tu es adulte maintenant. Il faut apprendre à se débrouiller. Je ne peux pas toujours être là pour vous sortir d’affaire.
Il a raccroché sans un mot. J’ai vu ses épaules s’affaisser. Ce jour-là, j’ai compris que notre famille ne pourrait compter que sur elle-même.
Les mois ont passé. Pierre a cherché du travail partout : intérim, petits boulots, rien ne tenait plus de deux semaines. J’ai pris des heures supplémentaires à la médiathèque. Camille a commencé à poser des questions : « Pourquoi papa ne va plus au travail ? Pourquoi on ne va plus chez mamie ? »
La rancœur grandissait en moi. Françoise n’a jamais été une femme chaleureuse. Elle n’a jamais accepté que Pierre m’épouse — « une fille de banlieue », disait-elle avec ce mépris feutré si typique de sa génération. Mais là, c’était différent : elle nous avait laissés tomber quand on avait le plus besoin d’elle.
Un soir d’hiver, alors que je rentrais tard, j’ai trouvé Pierre assis dans le noir. Il tenait une lettre de relance pour le loyer impayé.
— On va s’en sortir, j’ai murmuré en m’asseyant près de lui.
Il a hoché la tête sans conviction.
Les mois ont filé. On a vendu la voiture. On a arrêté les activités extrascolaires de Camille. Mais on n’a jamais touché à ses économies pour l’université — c’était notre promesse.
Puis un matin, le téléphone a sonné. C’était l’hôpital de Saint-Herblain. Françoise avait fait un AVC. Elle était seule chez elle depuis des jours ; c’est une voisine qui avait donné l’alerte.
Je n’ai pas hésité une seconde. J’ai pris mes affaires et je suis allée la voir. Elle était méconnaissable : amaigrie, le regard perdu.
— Bonjour Françoise…
Elle m’a regardée sans vraiment me reconnaître.
Les médecins ont été clairs : elle ne pourrait plus vivre seule. Pas assez d’argent pour une maison de retraite privée ; l’aide sociale mettrait des mois à se débloquer.
J’ai retrouvé Pierre dans le couloir.
— On ne peut pas la laisser comme ça, ai-je dit doucement.
Il a hoché la tête, les yeux humides.
On a vidé ce qui restait de nos économies pour payer une auxiliaire de vie et adapter son appartement. J’ai géré les papiers, les rendez-vous médicaux, les démarches auprès de la mairie — tout ce que Françoise avait toujours refusé de me laisser faire pour elle.
Camille posait mille questions :
— Pourquoi mamie vient habiter ici ?
— Parce qu’elle est malade et qu’on doit l’aider.
— Même si elle ne nous a pas aidés ?
J’ai senti un pincement au cœur.
— Oui, ma chérie. Parce qu’on fait ce qui est juste, pas ce qui est facile.
Les semaines sont devenues des mois. Françoise retrouvait peu à peu ses esprits, mais restait distante. Un soir où je lui donnais son traitement, elle m’a lancé :
— Tu dois me détester…
J’ai hésité avant de répondre.
— Je vous en ai voulu, oui. Mais aujourd’hui ce n’est pas important.
Elle a détourné les yeux. Un silence lourd s’est installé entre nous.
Pierre s’est rapproché d’elle aussi. Il lui lisait le journal, lui faisait écouter ses vieux disques de Charles Aznavour. Parfois je surprenais un sourire sur son visage fatigué.
Mais l’argent fondait comme neige au soleil. Les factures s’accumulaient ; il fallait choisir entre payer l’aide à domicile ou acheter des vêtements neufs à Camille pour la rentrée.
Un soir d’orage, alors que je rangeais la cuisine après avoir couché tout le monde, Pierre est venu me rejoindre.
— Tu crois qu’on fait bien ?
J’ai haussé les épaules.
— Je n’en sais rien… Mais je refuse que Camille grandisse en pensant qu’on abandonne les gens quand ils sont faibles.
Il m’a serrée fort contre lui.
Aujourd’hui encore, je me demande si on aurait dû agir autrement. Si Françoise avait été là pour nous quand on était au fond du trou… Est-ce que j’aurais eu la force de lui tendre la main ? Est-ce que pardonner, c’est oublier ? Ou simplement choisir d’avancer malgré tout ?
Et vous… auriez-vous fait comme moi ? Peut-on vraiment tourner la page sur le passé quand il s’agit de famille ?