Quand la famille t’appelle : Le retour impossible d’Aurélien
« Tu ne penses donc jamais à nous, Aurélien ? » La voix de ma mère résonne dans l’écouteur, tremblante, presque suppliante. Je regarde par la fenêtre de mon petit appartement parisien, les lumières de la ville brouillant mes pensées. Je voudrais lui répondre que si, bien sûr, je pense à eux. Mais ce serait mentir. Ou du moins, pas comme elle l’entend.
Depuis que j’ai quitté Plouguernével il y a six ans pour venir étudier à Paris, puis y travailler, chaque conversation avec ma famille tourne autour du même sujet : « Quand est-ce que tu rentres ? » Ma mère, Solange, ne comprend pas ce besoin que j’ai eu de partir. Pour elle, la terre familiale, la ferme, c’est tout ce qui compte. Mon frère aîné, Julien, a repris l’exploitation avec son épouse. Ma sœur, Camille, est restée dans le coin, institutrice à Rostrenen. Moi, je suis le seul à être parti. Le traître ? L’égoïste ?
« Tu sais bien que Julien est débordé depuis la maladie de papa… » ajoute-t-elle d’une voix lasse. Je ferme les yeux. Papa est mort il y a deux ans. Je n’étais même pas là quand il est tombé malade. J’ai raté les derniers instants parce qu’un client m’avait demandé de rester tard au bureau. Je me le reproche encore aujourd’hui.
« Maman… Je ne peux pas rentrer maintenant. Mon travail… »
Elle soupire. « Ton travail, ton travail… Et nous alors ? On ne compte plus ? »
Je sens la colère monter en moi. Pourquoi faut-il toujours choisir ? Pourquoi mon bonheur devrait-il passer après celui des autres ?
Le soir même, je reçois un message de Camille :
« Aurélien, tu pourrais au moins venir pour l’anniversaire de maman samedi prochain. Elle ne va pas bien en ce moment. »
Je relis le message plusieurs fois. Je sais qu’elle a raison. Mais je sais aussi ce qui m’attend là-bas : les regards lourds de reproches, les silences gênés autour de la table, les sous-entendus sur ma vie parisienne « si différente ». J’ai essayé d’expliquer à ma famille ce que je faisais – chef de projet dans une agence de communication – mais pour eux, ce n’est pas un vrai métier. Ce n’est pas concret. Ce n’est pas la terre.
Le samedi arrive trop vite. Dans le train vers Guingamp, mon cœur bat la chamade. J’ai presque envie de faire demi-tour à chaque arrêt. À la gare, Julien m’attend dans sa vieille Peugeot.
« Salut », me lance-t-il sans sourire.
« Salut… »
Le trajet jusqu’au village se fait en silence. Les champs défilent sous un ciel gris d’automne. Julien finit par lâcher :
« Tu comptes rester combien de temps cette fois ? Juste pour manger le gâteau et repartir ? »
Je serre les dents. « J’ai des réunions lundi matin… »
Il hausse les épaules. « Comme d’habitude. »
À la maison, maman m’accueille avec une étreinte trop longue, trop forte. Je sens son besoin de me retenir, de me garder près d’elle comme quand j’étais enfant. Camille me sourit timidement.
Le repas est tendu. On parle du temps, des récoltes, des voisins. Personne n’ose aborder le sujet qui fâche. Jusqu’à ce que maman craque :
« Tu sais, Aurélien, on aurait besoin de toi ici… La ferme ne tiendra pas sans un coup de main supplémentaire. Tu pourrais trouver du travail dans le coin, non ? Il y a des entreprises à Saint-Brieuc… »
Julien renchérit : « Ou alors tu pourrais reprendre une partie des terres de papa. On ne peut pas tout faire à deux. »
Camille baisse les yeux.
Je sens tous les regards sur moi. Je voudrais crier que ma vie est ailleurs, que j’aime Paris malgré la solitude et le bruit, que j’ai enfin trouvé un équilibre loin des attentes familiales qui m’étouffaient.
Mais je n’ose pas.
Alors je me tais.
Le soir venu, je sors fumer une cigarette dans la cour. Camille me rejoint.
« Tu sais… Maman ne va vraiment pas bien depuis la mort de papa. Elle se sent seule. Elle croit que si tu revenais… tout irait mieux. »
Je regarde les étoiles pâles au-dessus des toits en ardoise.
« Et moi ? Est-ce que quelqu’un se demande si moi je vais bien ? »
Camille soupire : « On n’a jamais appris à parler de ça ici… »
Je souris tristement.
Le lendemain matin, je repars avant le petit-déjeuner. Maman pleure en silence dans l’entrée.
Dans le train du retour vers Paris, je me demande si je suis un mauvais fils ou simplement un homme qui essaie de vivre sa propre vie.
Est-ce qu’on a le droit de choisir son bonheur au détriment de ceux qu’on aime ? Ou bien sommes-nous condamnés à porter le poids des attentes familiales toute notre vie ?
Et vous… avez-vous déjà eu l’impression d’être égoïste simplement parce que vous vouliez être heureux ?