Pendant six ans, j’ai sacrifié ma vie pour la grand-mère de mon mari… et aujourd’hui, je me sens trahie par ma belle-famille
— Tu ne comprends donc pas, Claire ? C’est normal que tu t’occupes de Mamie, tu fais partie de la famille maintenant !
La voix de ma belle-mère, Monique, résonne encore dans ma tête. Ce soir-là, j’étais assise dans la cuisine, les mains tremblantes sur une tasse de thé froid. J’avais passé la journée à courir entre l’école de mon fils Lucas, les courses, et les soins à apporter à Mamie Jeanne, la grand-mère de mon mari, Paul. Depuis six ans, c’est moi qui gère tout : les médicaments, les repas, les lessives, les nuits blanches quand elle crie parce qu’elle a peur ou mal. Et Paul ? Il travaille tard, il rentre épuisé, il me dit « Tu es formidable, Claire », mais il ne voit pas que je m’effondre.
Tout a commencé un soir d’automne. Monique est arrivée chez nous avec ses valises. Elle avait ce regard déterminé qui ne laisse pas place à la discussion.
— Claire, je pars travailler en Suisse. Il faut bien que quelqu’un s’occupe de Maman. Toi, tu es à la maison avec Lucas, tu peux bien ajouter Mamie à ta routine…
Je n’ai rien dit. J’ai souri. J’ai voulu être la belle-fille parfaite. Je me suis dit que ce serait temporaire. Mais les mois sont devenus des années. Monique envoyait des cartes postales et un peu d’argent de temps en temps. Paul disait « C’est normal, elle fait ça pour nous aider ». Mais moi, je m’épuisais.
Mamie Jeanne n’était pas facile. Elle avait des moments de lucidité bouleversants :
— Tu sais, Claire, j’ai peur d’être un fardeau…
Je lui prenais la main :
— Mais non, Mamie, tu es chez toi ici.
Mais au fond de moi, je sentais la colère monter. Je n’avais plus de temps pour moi. J’avais mis mon travail entre parenthèses. Mes amies ne m’appelaient plus : « Tu es toujours prise avec ta belle-famille… »
Un soir, alors que je changeais les draps souillés de Mamie, Lucas est venu me voir :
— Maman, pourquoi tu pleures ?
Je ne savais pas quoi répondre. Je me sentais seule. Paul ne comprenait pas. Il disait :
— C’est notre devoir…
Mais pourquoi était-ce toujours à moi de porter ce devoir ?
L’hiver dernier, Mamie est tombée gravement malade. J’ai passé des nuits entières à l’hôpital avec elle. Monique n’est pas revenue. Elle a juste envoyé un message :
— Merci Claire, tu es un ange.
Un ange ? Non. Une femme épuisée, oubliée par ceux qu’elle aide.
Quand Mamie est partie, il y a deux mois, j’ai cru que j’allais enfin respirer. Mais non. Monique est revenue pour l’enterrement, entourée de ses sœurs qui me regardaient à peine.
Après la cérémonie, elles se sont enfermées dans le salon pour parler héritage. Je n’étais pas invitée. J’ai entendu Monique dire :
— Heureusement que j’étais là pour gérer tout ça…
J’ai senti une rage froide monter en moi. J’ai claqué la porte du salon.
Le soir même, j’ai confronté Paul :
— Tu trouves ça normal ? Six ans de ma vie… Et ta mère fait comme si je n’existais pas !
Il a haussé les épaules :
— C’est compliqué… Tu sais comment elle est…
Non, ce n’est pas compliqué. C’est injuste.
Depuis ce jour-là, je regarde Paul différemment. Je l’aime encore, mais je me demande si je ne devrais pas partir. Pour moi. Pour Lucas. Pour retrouver celle que j’étais avant d’être « la belle-fille qui s’occupe de tout ».
Parfois je me demande : pourquoi tant de femmes acceptent-elles de s’oublier pour leur famille ? Est-ce vraiment ça, l’amour ? Ou juste une habitude dont on ne sait plus sortir ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?