« On ne veut pas voir ton fils ce week-end » – L’histoire d’un père français entre larmes, fierté et silences familiaux
« On ne veut pas voir Lucas ce week-end. »
La voix de ma mère, sèche, résonne encore dans ma tête comme un coup de tonnerre. Je serre le téléphone si fort que mes jointures blanchissent. Je regarde mon fils, Lucas, qui joue avec ses petites voitures sur le tapis du salon. Il lève les yeux vers moi, innocent, ignorant tout du drame qui se joue à quelques centimètres de lui.
Je raccroche sans répondre. Je sens la colère monter, mais aussi une tristesse immense, un gouffre qui s’ouvre sous mes pieds. Comment en sommes-nous arrivés là ?
Je m’appelle Mathieu. J’ai trente-trois ans, je vis à Nantes avec Camille, ma femme, et notre fils Lucas, qui vient d’avoir trois ans. Avant sa naissance, j’étais le fils modèle : ingénieur, bien élevé, jamais un mot plus haut que l’autre. Mes parents, Jean et Françoise, étaient fiers de moi – du moins je le croyais.
Mais tout a changé le jour où j’ai annoncé à mes parents que Camille était enceinte. Ma mère a eu ce sourire crispé, mon père a marmonné un « félicitations » sans conviction. J’ai cru à une mauvaise journée. Mais les mois ont passé, et rien n’a changé. Ils venaient rarement nous voir, trouvaient toujours une excuse pour ne pas garder Lucas. « On est fatigués », « On a des choses à faire », « Ce n’est pas le bon moment ». Je me suis mis à douter : avaient-ils honte de moi ? De mon choix de vie ?
Un soir d’hiver, alors que Lucas avait à peine six mois, j’ai tenté d’en parler à mon père. Nous étions dans la cuisine familiale, la lumière jaune dessinant des ombres sur son visage fermé.
— Papa, pourquoi vous ne venez jamais voir Lucas ?
Il a haussé les épaules sans me regarder.
— On n’a plus l’âge pour s’occuper d’un bébé. Tu comprends, non ?
J’ai voulu insister, mais il a quitté la pièce en prétextant un match à la télé. Ma mère, elle, s’est contentée de ranger les assiettes en silence.
Depuis ce jour-là, j’ai arrêté de demander. Mais chaque week-end où je voyais les autres familles au parc – les grands-parents qui riaient avec leurs petits-enfants – une boule se formait dans ma gorge. Camille essayait de me rassurer :
— Ils finiront par changer d’avis. Peut-être qu’ils ont peur de ne pas être à la hauteur…
Mais au fond de moi, je savais que c’était plus profond. Un silence lourd s’était installé entre nous. Un silence qui me rongeait.
Il y a deux semaines, j’ai reçu un message de ma sœur, Claire : « Les parents trouvent que tu exagères avec tes invitations. Ils veulent être tranquilles ce week-end. »
J’ai explosé. J’ai appelé ma mère sur-le-champ.
— Tu ne veux pas voir ton petit-fils ?
— Mathieu… on a besoin de repos. Tu comprends ?
— Non, je ne comprends pas ! Lucas vous adore ! Il demande après vous tous les jours !
Un silence gênant. Puis elle a lâché :
— Ce n’est pas facile pour nous non plus.
J’ai raccroché avant qu’elle ne puisse finir sa phrase.
Depuis, je vis avec cette douleur sourde. Je fais semblant devant Lucas, je souris quand il me demande :
— Papi et Mamie viennent quand ?
Je lui réponds :
— Bientôt, mon cœur.
Mais je sais que c’est un mensonge.
Camille me regarde souvent avec inquiétude. Un soir, elle m’a pris la main :
— Tu n’es pas responsable de leur froideur. Tu fais tout ce que tu peux pour Lucas.
Mais comment ne pas se sentir coupable ? Comment ne pas se demander ce que j’ai raté ?
Le week-end dernier, j’ai croisé mon père au marché. Il était seul devant l’étal du fromager. J’ai hésité à aller vers lui. Finalement, je me suis approché.
— Salut Papa.
Il a levé les yeux vers moi, surpris.
— Ah… Salut Mathieu.
Un silence gênant s’est installé. J’ai cherché ses yeux mais il fixait ses chaussures.
— Lucas aimerait te voir…
Il a soupiré.
— Tu sais… on ne sait plus trop comment faire avec les enfants maintenant. On n’a jamais été très démonstratifs…
J’ai senti ma gorge se serrer.
— Mais tu pourrais essayer… Pour lui… Pour moi…
Il a haussé les épaules.
— Je vais y réfléchir.
Je suis rentré chez moi vidé. J’ai regardé Lucas dormir dans son lit, ses petits poings serrés autour de sa peluche préférée. J’ai pensé à tout ce que j’aurais voulu partager avec mes parents : ses premiers pas, ses premiers mots, ses rires…
Aujourd’hui encore, je me demande : est-ce qu’on peut aimer et repousser en même temps ? Est-ce que le silence finit par tuer l’amour d’un père ?
Et vous… avez-vous déjà ressenti cette distance glaciale au sein de votre propre famille ?