Nouvel An, nouvelle vie : Mon divorce après 35 ans de mariage
« Tu ne comprends donc jamais rien, Hélène ! » La voix de Jean résonne encore dans l’entrée, froide et tranchante comme la lame d’un couteau. Je serre la laisse de Nougat, le petit bichon de ma petite-fille, qui tremble à mes pieds. Il est 19h, le 31 décembre. Dehors, la pluie martèle les vitres de notre pavillon à Tours. J’attends Jean, parti comme chaque année déposer une rose sur la tombe de ses parents. Mais ce soir, il est en retard. Trop en retard. Et je sens que quelque chose s’est brisé.
Je repense à notre dispute du matin. Une broutille, comme d’habitude : il n’a pas supporté que j’oublie d’acheter son fromage préféré pour le réveillon. « Après 35 ans, tu ne sais même pas ce que j’aime ! » avait-il lancé, excédé. J’ai voulu répondre, mais les mots sont restés coincés dans ma gorge. Depuis des mois, chaque conversation tourne à l’aigre. Les enfants sont grands, partis vivre leur vie à Paris et à Lyon. La maison est devenue trop grande, trop silencieuse. Je me suis retrouvée à parler aux murs, à attendre un signe de tendresse qui ne venait plus.
Quand Jean rentre enfin, il ne me regarde même pas. Il retire son manteau trempé, pose la rose fanée sur la table et s’enferme dans le salon. Je l’entends allumer la télévision, le volume trop fort pour être honnête. Je reste figée dans l’entrée, Nougat blotti contre ma jambe. Une colère sourde monte en moi. Je me sens invisible, transparente.
Je repense à notre rencontre, en 1987, sur les bancs de la fac de lettres à Poitiers. Jean était drôle, passionné de littérature russe ; moi, timide mais avide de découvrir le monde. Nous avons construit notre vie sur des rêves communs : une maison pleine d’enfants, des étés en Bretagne, des discussions sans fin autour d’un verre de vin. Où tout cela s’est-il effondré ?
Le téléphone sonne. C’est Claire, ma fille aînée : « Maman, tout va bien ? Tu as l’air fatiguée… » Je ravale mes larmes. « Oui, ma chérie, tout va bien. Passe un bon réveillon avec Paul et les enfants. » Je raccroche vite pour ne pas qu’elle entende ma voix tremblante.
Minuit approche. Jean ne sort pas du salon. Je prépare deux coupes de champagne malgré tout et frappe à la porte. Il ne répond pas. J’entre : il dort sur le canapé, la télé allumée sur une émission de variétés ringarde. Je m’assieds à côté de lui et regarde les bulles monter dans mon verre. Les feux d’artifice éclatent dehors ; dans mon cœur, c’est le silence.
Le lendemain matin, je trouve une lettre sur la table de la cuisine :
« Hélène,
Je crois qu’il est temps qu’on parle sérieusement. Nous ne sommes plus heureux ensemble depuis longtemps. Je ne veux plus faire semblant. Je vais passer quelques jours chez mon frère à Nantes pour réfléchir.
Jean »
Je relis ces lignes dix fois sans comprendre. Mon monde s’écroule d’un coup. Je m’effondre sur la chaise, incapable de pleurer ou de crier. Juste ce vide immense.
Les jours suivants sont flous. Les enfants appellent, inquiets : « Maman, tu veux qu’on vienne ? » Mais je refuse leur aide. J’ai honte d’avoir échoué là où mes parents avaient tenu bon malgré les tempêtes. Ma mère me disait toujours : « Un mariage, ça se travaille chaque jour… » Mais comment travailler quand l’autre ne veut plus ?
Je me surprends à fouiller dans les albums photos : nos vacances à Arcachon avec les enfants petits, nos Noëls chez mes beaux-parents à Angers… Sur chaque image, je cherche des signes avant-coureurs du désastre. Est-ce que j’ai été trop exigeante ? Trop effacée ? Ou bien est-ce la vie moderne qui nous a broyés ?
Un soir, Claire débarque sans prévenir avec ses deux enfants. Elle me serre fort dans ses bras : « Maman, tu n’es pas seule ! » On cuisine ensemble une tarte aux pommes comme autrefois. Les rires des petits réchauffent un peu la maison glaciale.
Mais quand ils repartent, la solitude revient plus forte encore. Je croise le regard vide de Jean sur une photo posée sur la cheminée et je sens monter une rage nouvelle. Pourquoi c’est toujours aux femmes d’encaisser ? Pourquoi devrais-je porter seule la honte du divorce ?
Je décide alors de consulter une avocate : Maître Lefèvre, une femme énergique qui me regarde droit dans les yeux : « Madame Martin, vous avez des droits ! Après 35 ans de mariage, ce n’est pas rien… » Elle m’explique la procédure, les conséquences financières, la pension alimentaire possible… Tout cela me donne le vertige mais aussi un étrange sentiment de liberté.
Les semaines passent. Jean revient pour récupérer quelques affaires. Il évite mon regard mais je sens qu’il souffre aussi. Dans l’entrée, il s’arrête :
— Tu crois qu’on aurait pu faire autrement ?
Je retiens mes larmes :
— Peut-être… Mais il est trop tard maintenant.
Il hoche la tête et s’en va sans se retourner.
Aujourd’hui, six mois plus tard, je vis seule avec Nougat dans cette maison trop grande mais pleine de souvenirs. J’ai repris la peinture et je vais au marché tous les samedis discuter avec les commerçants du quartier. Parfois je croise des couples âgés main dans la main et une pointe d’envie me traverse… Mais je me dis que j’ai encore droit au bonheur.
Est-ce qu’on peut vraiment recommencer sa vie à 62 ans ? Est-ce que l’amour peut renaître après tant d’années perdues ? Dites-moi… vous y croyez encore ?