« Nous avons tout sacrifié pour nos filles… et aujourd’hui, elles nous tournent le dos »
« Tu ne comprends rien, maman ! » La voix de Camille résonne encore dans la cuisine, tranchante comme une lame. Je serre la nappe entre mes doigts, tentant de retenir mes larmes. Depuis quand ma fille me parle-t-elle ainsi ? Je regarde Jacques, mon mari, qui détourne les yeux vers la fenêtre, impuissant. Nous avons tout donné pour nos filles. Tout.
Je m’appelle Françoise, j’ai 58 ans, et j’habite à Saint-Étienne. Avec Jacques, nous avons élevé Camille et Lucie dans un petit appartement HLM du quartier Montreynaud. Nous n’avons jamais roulé sur l’or. Ouvriers tous les deux à l’usine Michelin, nous rentrions le soir lessivés, les mains noires de cambouis et le dos en compote. Mais chaque centime était compté pour que nos filles ne manquent de rien.
Je me souviens encore des samedis où je faisais la queue à la boucherie pour acheter deux tranches de jambon, pas plus. Les vêtements, c’était les soldes ou les brocantes. Les vacances ? Un pique-nique au parc de la Tête d’Or à Lyon, quand on avait un peu d’argent de côté. Mais Camille et Lucie ont eu des livres neufs pour l’école, des baskets comme les autres enfants, et même des cours particuliers quand elles en avaient besoin.
« Tu veux qu’on parle du lycée privé ? » Jacques avait levé la voix ce soir-là, lors d’une dispute avec Camille. « On s’est privés de tout pour que tu puisses y aller ! » Camille avait haussé les épaules. « C’est pas ma faute si vous avez voulu ça… Moi, je vous ai rien demandé ! »
Cette phrase m’a transpercée. Rien demandé ? Mais n’est-ce pas le rôle d’un parent de vouloir le meilleur pour ses enfants ?
Lucie, elle, est plus douce. Mais depuis qu’elle vit à Paris, elle ne rentre presque plus. « J’ai trop de boulot », dit-elle au téléphone. Pourtant, je vois bien sur Facebook qu’elle sort avec ses amis dans des bars branchés du Marais. Elle a changé d’accent, Lucie. Elle dit « je vais au théâtre » comme si elle était née à Saint-Germain-des-Prés.
Le dimanche midi, la table est vide. Avant, on riait tous ensemble autour du poulet rôti. Maintenant, c’est Jacques et moi, face à face, le silence pesant entre nous. Parfois il marmonne : « On a raté quelque chose… »
Mais qu’avons-nous raté ?
Je repense à cette nuit où Camille est rentrée ivre après une soirée chez une copine du lycée. J’ai passé la nuit à son chevet, inquiète qu’elle s’étouffe dans son sommeil. Le lendemain matin, elle m’a regardée avec dégoût : « T’es trop envahissante ! »
Ou ce jour où Lucie a eu son bac avec mention. J’ai pleuré de joie dans la salle des fêtes du lycée Sainte-Marie. Elle m’a embrassée du bout des lèvres : « Merci maman… mais tu pourrais faire un effort sur ta tenue, quand même. » J’avais mis ma plus belle robe achetée chez Kiabi.
Aujourd’hui, Camille vit en colocation à Lyon avec des amis artistes. Elle travaille dans une galerie d’art contemporain et me regarde comme si j’étais une étrangère quand je lui demande si elle mange assez. « Maman, arrête avec tes questions ! Je suis adulte maintenant ! »
Je ne reconnais plus mes filles. Où sont passées les petites qui couraient dans le square en riant ? Qui se blottissaient contre moi quand il y avait de l’orage ?
Un soir d’hiver, alors que la pluie battait contre les carreaux, j’ai craqué. J’ai appelé Lucie :
— Tu pourrais venir ce week-end ? On ne vous voit plus…
— Maman… je t’ai dit que j’avais une réunion importante lundi matin.
— Juste un déjeuner…
— Tu comprends pas que j’ai une vie ?
J’ai raccroché sans répondre. Jacques m’a prise dans ses bras : « Elles reviendront… C’est l’âge… »
Mais au fond de moi, une colère sourde monte. Pourquoi tant d’ingratitude ? Pourquoi ce mépris pour nos vies simples ? Est-ce parce que nous sommes ouvriers ? Parce que nous n’avons pas les codes ?
La semaine dernière, j’ai reçu une invitation pour l’exposition de Camille. J’y suis allée seule ; Jacques n’a pas voulu venir. Dans la galerie blanche et froide du 6e arrondissement, Camille m’a présentée à ses amis : « Voici ma mère… Elle vient de Saint-Étienne. » Un sourire gêné sur ses lèvres. Plus tard, j’ai surpris une conversation : « Tu crois qu’elle comprend ce qu’on fait ici ? »
J’ai eu envie de hurler : oui, je comprends l’art ! Je comprends surtout ce que c’est que d’aimer sans compter.
Sur le chemin du retour dans le TER bondé, j’ai pleuré en silence. J’ai repensé à toutes ces années de sacrifices : les heures supplémentaires pour payer leurs études, les nuits blanches à guetter leur retour, les économies sur tout pour leur offrir un avenir meilleur.
Et aujourd’hui ? Elles nous regardent comme des étrangers.
À la maison, Jacques m’attendait avec un café chaud.
— Alors ?
— Elles ont honte de nous…
Il a soupiré :
— On a fait ce qu’on a pu.
Mais est-ce suffisant ? Est-ce normal que nos enfants nous tournent le dos dès qu’ils prennent leur envol ? Est-ce la société qui veut ça ? Ou avons-nous trop donné sans poser de limites ?
Je regarde les photos accrochées au mur : deux petites filles souriantes dans leurs robes à fleurs. Où sont-elles passées ?
Est-ce que tous les parents vivent ça ? Est-ce le prix à payer pour avoir voulu leur offrir une vie meilleure ?
Dites-moi… Est-ce que j’ai mérité ce manque de respect ? Est-ce que nos sacrifices valent encore quelque chose aujourd’hui ?