Ma mère refuse de garder mes enfants : comment survivre quand on est seule face à tout ?
« Tu ne peux pas me demander ça, Victoria. J’ai déjà donné, tu comprends ? »
La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine, froide et tranchante comme un couteau. Je serre la main de Camille, ma petite dernière, qui s’accroche à ma jupe sans comprendre pourquoi Mamie hausse le ton. Mon cœur bat trop fort. J’ai envie de hurler, de pleurer, mais je me retiens. Je n’ai pas le droit de craquer. Pas devant les enfants.
Depuis la mort de Paul, il y a six mois, tout s’est effondré. Un accident idiot sur l’A10, un soir de pluie. Trois policiers à la porte, des mots qu’on ne comprend pas tout de suite, puis le vide. Je n’ai pas eu le temps de pleurer. Il a fallu organiser l’enterrement, rassurer les enfants, remplir des papiers, répondre aux voisins qui chuchotaient dans le hall de l’immeuble.
Je croyais que ma mère serait là. Qu’elle comprendrait. Mais non. Elle a toujours été distante, mais là…
« Je ne suis pas ta nounou », répète-t-elle en rangeant nerveusement sa vaisselle.
« Maman, je t’en supplie… J’ai trouvé un boulot à la boulangerie du coin. Juste trois après-midis par semaine. Si tu pouvais juste… »
Elle me coupe : « Tu crois que c’est facile pour moi ? J’ai élevé deux enfants seule aussi ! J’ai travaillé toute ma vie ! »
Je sens la colère monter. « Mais moi aussi je travaille ! Et j’ai trois enfants ! Tu pourrais au moins… »
Elle soupire, tourne le dos. « Je suis fatiguée, Victoria. Je veux profiter de ma retraite. »
Je rentre chez moi avec les enfants, la gorge nouée. Léo et Mathis se disputent pour un jouet cassé. Camille pleure parce qu’elle a faim. Je prépare des pâtes en vitesse, j’essaie de sourire, mais je sens que je craque.
Le lendemain matin, je dépose une annonce sur le panneau du supermarché : « Recherche étudiante sérieuse pour garde d’enfants ». Mais qui voudra venir dans notre petit appartement HLM à Saint-Denis ? Les assistantes maternelles coûtent trop cher. La CAF ne couvre pas tout. Je fais des calculs sur une feuille : salaire de la boulangerie – loyer – factures – cantine – vêtements… Il reste quoi ? Rien.
Le soir, Léo me demande : « Pourquoi Mamie ne veut pas venir ? »
Je mens : « Elle est fatiguée, mon cœur. »
Mais il voit bien mes yeux rouges.
Les jours passent. Je trouve une voisine, Madame Dupuis, qui accepte de prendre Camille deux heures par semaine contre un peu d’aide pour ses courses. Mais ce n’est pas assez. Je rate mon premier jour à la boulangerie parce que Mathis a de la fièvre et que personne ne peut le garder.
Mon patron me regarde avec pitié : « Victoria, je comprends… mais on a besoin de quelqu’un de fiable. »
Je rentre chez moi en pleurant dans le bus. Les gens détournent les yeux.
Un soir, je craque devant ma mère au téléphone : « Tu veux que je fasse quoi ? Que je laisse les enfants seuls ? Que je perde mon boulot ? »
Elle reste silencieuse.
« Tu m’as toujours reproché d’être trop dépendante… Mais là, j’ai besoin d’aide ! Juste un peu ! »
Elle finit par lâcher : « Tu n’as qu’à demander à la famille de Paul… »
Je raccroche brutalement.
La famille de Paul habite à Lyon. Ils ont envoyé une carte après l’enterrement et puis plus rien.
Un matin, alors que je dépose Camille chez Madame Dupuis, elle me prend la main : « Vous savez, Victoria… On n’a pas toujours ce qu’on veut des siens. Mais parfois, on trouve du soutien ailleurs. »
Ses mots me touchent plus que ceux de ma propre mère.
Je commence à parler avec d’autres mamans devant l’école. Il y a Sophie, qui élève seule ses deux filles depuis son divorce ; Nadia, dont le mari travaille en déplacement ; et puis Julie, qui jongle entre deux boulots et trois enfants aussi. On s’organise : une garde partagée le mercredi après-midi, un coup de main pour les devoirs.
Petit à petit, je reprends espoir. Mais la blessure reste là : pourquoi ma propre mère refuse-t-elle de m’aider ? Est-ce qu’elle m’en veut ? Est-ce qu’elle a peur ? Est-ce qu’elle ne m’aime pas ?
Un dimanche, je décide d’aller la voir sans prévenir. Les enfants jouent dans le parc en bas de chez elle. Je frappe à sa porte.
Elle ouvre, surprise.
« Maman… Je voulais juste te dire que j’y arrive. Que ce n’est pas facile, mais que j’y arrive… grâce aux autres. Pas grâce à toi. »
Elle baisse les yeux.
« Tu sais… J’ai eu peur aussi quand ton père est parti », murmure-t-elle enfin. « J’ai appris à me débrouiller seule parce que personne ne m’a aidée non plus… »
Je comprends alors qu’elle porte ses propres blessures. Qu’elle ne sait pas faire autrement.
Je repars avec un mélange d’amertume et de soulagement. Je n’aurai jamais la mère dont j’ai rêvé. Mais j’ai mes enfants, et une petite communauté autour de moi.
Parfois je me demande : pourquoi est-ce si difficile d’obtenir du soutien dans sa propre famille ? Est-ce que c’est pareil pour vous ? Est-ce qu’on peut vraiment s’en sortir sans l’aide des siens ?