Ma mère dans son monde doré, moi dans la tourmente : Quand l’amour ne suffit plus face à l’incompréhension familiale
— Tu ne trouves pas que tu mérites mieux, Camille ?
La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine, froide et tranchante comme un couteau. Elle est assise sur la chaise Louis XVI qu’elle a fait venir de Paris, son sac Hermès posé négligemment à côté d’elle. Moi, je tiens la main de Paul, mon fils de huit ans, qui regarde sa grand-mère avec ses grands yeux ronds, sans comprendre la violence des mots qui flottent dans l’air.
— Maman, s’il te plaît…
Je sens ma gorge se serrer. Je voudrais lui crier que je n’en peux plus, que chaque jour est une bataille. Mais je me tais. Je me tais parce que j’ai appris, depuis l’enfance, que mes mots glissent sur elle comme la pluie sur les vitres de sa maison de Neuilly.
Mon mari, Julien — pas Marko, non, ici c’est la France et il s’appelle Julien — est dans la pièce d’à côté. Il prépare le petit-déjeuner, comme chaque matin, pendant que je tente de faire bonne figure devant ma mère. Julien n’a pas le diplôme d’une grande école, il n’a pas de costume sur mesure ni de Rolex au poignet. Il travaille comme infirmier de nuit à l’hôpital de Créteil. Il rentre épuisé, les traits tirés par la fatigue et les soucis. Mais il aime Paul d’un amour inconditionnel. Et il m’aime moi, malgré mes failles.
— Tu pourrais au moins essayer de trouver quelqu’un qui t’élève, Camille. Regarde ta cousine Sophie : elle a épousé un avocat !
Je serre la main de Paul plus fort. Il gigote sur sa chaise, fait tomber sa cuillère. Ma mère grimace.
— Et puis ce petit…
Elle ne finit pas sa phrase. Elle n’a jamais su comment parler du handicap de Paul. Pour elle, c’est une tache sur le tableau parfait de sa vie sociale. Elle ne comprend pas que Paul est ma lumière dans la nuit, même si parfois je m’effondre sous le poids de la fatigue et des rendez-vous médicaux.
Je me souviens du jour où j’ai appris que Paul était porteur de trisomie 21. J’étais seule à l’hôpital, Julien travaillait. Ma mère n’a pas décroché son téléphone. Quand elle est venue me voir le lendemain, elle a juste dit :
— Tu es sûre que tu veux le garder ?
Cette phrase m’a transpercée comme une lame glacée. Depuis ce jour-là, un fossé s’est creusé entre nous. Elle n’a jamais accepté mon choix. Elle vient nous voir une fois par mois, toujours avec des cadeaux hors de prix pour Paul — des jouets qu’il n’utilise jamais — et des remarques acerbes pour moi.
Julien entre dans la cuisine avec un sourire fatigué.
— Bonjour Madame Dubois.
Ma mère lui répond à peine. Elle détourne les yeux vers la fenêtre.
— Camille, tu pourrais au moins faire un effort pour ta carrière. Tu étais brillante à Sciences Po ! Pourquoi tu t’enterres ici ?
Je sens la colère monter en moi.
— Parce que Paul a besoin de moi ! Parce que je ne peux pas le laisser seul avec une auxiliaire toute la journée !
Ma voix tremble. Julien pose une main sur mon épaule.
— On fait ce qu’on peut, Madame Dubois.
Ma mère soupire.
— Ce n’est pas assez.
Elle se lève brusquement, attrape son sac et claque la porte derrière elle. Le silence retombe dans la cuisine. Paul se met à pleurer doucement.
Je m’agenouille devant lui, le serre contre moi.
— Ce n’est rien, mon cœur. Maman est là.
Julien s’accroupit à côté de nous.
— Tu veux que je parle à ta mère ?
Je secoue la tête.
— Ça ne sert à rien. Elle ne comprendra jamais.
Les jours passent et se ressemblent. Les rendez-vous chez l’orthophoniste, les crises de colère de Paul quand il ne parvient pas à exprimer ce qu’il ressent, les nuits blanches à guetter sa respiration… Et toujours cette petite voix dans ma tête : « Tu pourrais avoir mieux. »
Un soir, alors que Paul dort enfin, je m’effondre dans les bras de Julien.
— J’en peux plus… Pourquoi elle ne voit jamais nos efforts ? Pourquoi elle ne voit pas l’amour qu’on donne à Paul ?
Julien me caresse les cheveux.
— Parce qu’elle a peur. Peur du regard des autres. Peur que tu sois malheureuse… Mais elle ne sait pas aimer autrement.
Je voudrais croire qu’il a raison. Mais au fond de moi, je sens une colère sourde grandir chaque jour un peu plus.
Un dimanche matin, alors que je prépare le petit-déjeuner, ma mère débarque sans prévenir. Elle s’installe dans le salon et commence à parler comme si de rien n’était.
— J’ai rencontré un homme charmant pour toi au club de golf…
Je laisse tomber la tasse que j’avais en main. Elle se brise en mille morceaux sur le carrelage.
— Ça suffit !
Ma voix claque dans l’air comme un coup de tonnerre. Paul sursaute. Julien accourt.
— Maman… Arrête ! Arrête de vouloir me changer ! Arrête de croire que ta façon d’aimer est la seule valable ! Je suis heureuse avec Julien et Paul ! Même si c’est difficile ! Même si on galère tous les jours !
Ma mère me regarde comme si je venais d’une autre planète.
— Mais tu pourrais avoir tellement mieux…
Je sens les larmes couler sur mes joues.
— Non maman. Je pourrais avoir pire : une vie sans amour, sans Julien, sans Paul… Une vie où je serais seule dans ton grand appartement vide à regarder passer les années en me demandant pourquoi personne ne m’aime pour ce que je suis vraiment.
Ma mère reste silencieuse quelques secondes puis se lève et quitte l’appartement sans un mot.
Ce soir-là, alors que je borde Paul dans son lit et que Julien me prend dans ses bras, je me demande : pourquoi est-ce si difficile d’être comprise par ceux qui devraient nous aimer sans condition ? Est-ce que l’amour suffit vraiment quand la famille devient source de douleur ?
Et vous… avez-vous déjà eu l’impression d’être étrangère dans votre propre famille ?