Ma grand-mère m’a légué son appartement… et ma famille ne me le pardonne pas

« Tu dois être fière de toi, Camille. Bravo, tu as réussi à voler ta propre famille ! » La voix de ma cousine Élodie résonne encore dans la cage d’escalier, froide et tranchante comme une lame. Je serre la clé dans ma main, celle de l’appartement de mamie Jeanne, et j’ai l’impression qu’elle me brûle la paume. Je n’ai rien demandé, rien manigancé. Pourtant, depuis la lecture du testament, je suis devenue l’ennemie publique numéro un.

Tout a commencé il y a deux semaines, dans le salon surchauffé du notaire à Tours. Nous étions tous là : mon père, ses deux sœurs, mes cousins et moi. Le notaire a lu d’une voix monocorde : « Je lègue mon appartement à ma petite-fille Camille Martin… » Un silence glacial a envahi la pièce. J’ai senti les regards se tourner vers moi, lourds de reproches et d’incompréhension. Ma tante Sylvie a éclaté la première : « Pourquoi elle ? Elle n’a jamais rien fait pour maman ! »

C’est faux. J’étais là tous les dimanches, à préparer des tartes aux pommes avec mamie, à l’écouter raconter ses souvenirs de la guerre, à l’aider à faire ses courses. Mais ça, personne ne veut s’en souvenir. Pour eux, je suis juste la petite dernière, celle qui a eu tout cuit dans le bec.

Depuis ce jour-là, ma vie est devenue un champ de mines. Mon père ne sait plus où se mettre. Il m’appelle en cachette : « Tu sais, Camille, ta tante Sylvie est très remontée… Peut-être que tu pourrais partager ? » Partager quoi ? Un appartement qui sent encore la lavande et les biscuits ? Un héritage qui n’est même pas encore réel pour moi ?

Ma mère essaie de me rassurer : « Ta grand-mère t’aimait beaucoup, c’est normal qu’elle ait voulu te protéger. » Mais je sens bien qu’elle aussi est mal à l’aise. À chaque repas de famille, les conversations s’arrêtent quand j’entre dans la pièce. Mon cousin Thomas ne me parle plus. Il a posté sur Facebook : « Certains héritages détruisent plus qu’ils n’apportent. » Je sais que c’est pour moi.

Je n’arrive plus à dormir. Je fais des cauchemars où je me retrouve enfermée dans l’appartement de mamie, les murs se rapprochent et les photos de famille me jugent du regard. Parfois, je me demande si je ne devrais pas tout rendre, vendre l’appartement et partager l’argent. Mais une petite voix en moi refuse : « C’est le dernier cadeau de mamie Jeanne. Elle voulait que tu sois en sécurité. »

Hier soir, j’ai décidé d’aller dans l’appartement pour la première fois depuis l’enterrement. J’ai ouvert la porte avec hésitation. L’odeur familière m’a submergée. Sur la table du salon, il y avait encore le tricot inachevé de mamie. Je me suis assise sur le vieux canapé fleuri et j’ai éclaté en sanglots.

Soudain, le téléphone a sonné. C’était Élodie. Sa voix était sèche : « Tu comptes rester longtemps dans NOTRE appartement ? Tu sais que tu n’as pas honte ? » J’ai voulu lui expliquer, lui dire que je n’avais rien demandé… Mais elle a raccroché avant même que je puisse parler.

Je me sens piégée entre deux mondes : celui de l’enfance heureuse chez mamie Jeanne, et celui des adultes qui se déchirent pour quelques mètres carrés à Tours. Je repense à tous ces dimanches passés ensemble, aux rires dans la cuisine, aux secrets chuchotés sous la nappe. Est-ce que tout cela ne compte plus face à un acte notarié ?

Je croise parfois mes voisins dans l’escalier. Madame Lefèvre me lance un sourire triste : « Votre grand-mère était une femme formidable… Elle aurait voulu que vous soyez heureuse ici. » Mais comment être heureuse quand on se sent coupable d’exister ?

La semaine dernière, j’ai reçu une lettre recommandée : ma tante Sylvie conteste le testament. Elle veut prouver que mamie n’était plus lucide quand elle l’a rédigé. Mon cœur s’est serré : comment peut-on salir la mémoire de celle qu’on prétend aimer ?

Mon père m’a appelée en pleurs : « Je ne sais plus quoi faire… Je t’aime, mais je ne veux pas perdre ma sœur… » Moi non plus, je ne veux pas perdre ma famille. Mais je sens que quelque chose s’est brisé à jamais.

Ce soir, assise sur le balcon de l’appartement, je regarde les lumières de la ville s’allumer une à une. Je repense à mamie Jeanne qui disait toujours : « La famille, c’est ce qu’on a de plus précieux… mais parfois c’est aussi ce qui fait le plus mal. »

Est-ce qu’on peut vraiment être heureux quand ceux qu’on aime vous voient comme une voleuse ? Est-ce que l’amour d’une grand-mère vaut la peine de perdre toute une famille ? Dites-moi… qu’auriez-vous fait à ma place ?