Ma famille ou la leur ? Le dilemme d’une fille dévouée face à l’égoïsme familial
« Tu pourrais au moins débarrasser la table, non ? » La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, sèche, tranchante. Je serre les poings. Ma sœur, Élodie, affalée sur le canapé, fait défiler son téléphone sans lever les yeux. Je suis debout dans la cuisine, les bras chargés d’assiettes sales, la gorge nouée par la colère et la tristesse.
Je m’appelle Camille, j’ai trente-huit ans, deux enfants, un mari qui commence à perdre patience et une famille qui me vide de mon énergie. Ce soir, comme tant d’autres soirs, je suis venue chez ma mère à Montrouge pour l’aider. Elle s’est foulé la cheville il y a deux semaines, mais même avant ça, c’était toujours moi qui faisais tout. Élodie vit encore ici à trente-deux ans, sans emploi stable, sans projet, et surtout sans jamais lever le petit doigt.
« Camille, tu pourrais aussi passer l’aspirateur dans le salon ? » ajoute ma mère alors que je n’ai même pas fini de débarrasser. Je sens mes joues chauffer. Je pense à mes enfants qui m’attendent à la maison, à Paul qui m’a envoyé un message il y a une heure : « Tu rentres bientôt ? Les petits sont fatigués. » Je n’ai pas répondu. Je n’ai pas eu le courage de lui dire que je me sentais piégée ici.
Je pose brutalement les assiettes dans l’évier. « Pourquoi c’est toujours moi ? » Ma voix tremble. Ma mère me regarde comme si je venais de l’insulter. Élodie hausse les épaules. « Parce que t’es la plus organisée, c’est tout. Moi j’sais pas faire… »
C’est toujours la même rengaine. Depuis que papa est parti il y a dix ans – il n’en pouvait plus non plus – c’est moi qui ai tout pris en charge. Les papiers, les courses, les rendez-vous médicaux… Ma mère s’est réfugiée dans sa fatigue chronique et Élodie dans son adolescence prolongée. Moi, j’ai grandi trop vite.
Je me souviens de ce Noël où Paul avait proposé qu’on parte quelques jours à Annecy avec les enfants. Ma mère avait fait une crise de larmes au téléphone : « Tu vas me laisser seule pour les fêtes ? Tu sais bien que ta sœur ne fera rien… » J’avais annulé le voyage. Paul ne m’a jamais vraiment pardonné.
Ce soir, c’est la goutte d’eau. Je regarde Élodie qui rit devant une vidéo sur son portable alors que je frotte une casserole brûlée. « Tu pourrais m’aider au moins une fois… » Elle soupire bruyamment. « T’es pas obligée de faire tout ça non plus, hein. Si ça te plaît pas, t’as qu’à arrêter. »
Je lâche l’éponge dans l’évier et je sors de la cuisine en claquant la porte. Ma mère me suit en boitant. « Camille, tu vas pas partir comme ça… J’ai besoin de toi… Tu sais bien que ta sœur… »
« Non maman, ce n’est pas normal que tu comptes toujours sur moi. J’ai aussi une famille, j’ai aussi besoin qu’on pense à moi parfois ! »
Elle me regarde avec des yeux blessés. « Mais tu sais bien que je ne peux pas… Tu es la seule sur qui je peux compter… »
Je sens les larmes monter. Je repense à toutes ces fois où j’ai mis mes envies de côté pour elles. À toutes ces soirées où j’aurais voulu être avec mes enfants au lieu de trier des papiers administratifs pour ma mère ou d’écouter Élodie se plaindre de sa dernière rupture.
Je prends mon manteau et je sors sans un mot de plus. Dans la rue froide, je marche vite pour ne pas craquer devant elles. Mon téléphone vibre encore – Paul cette fois-ci : « On t’attend pour dîner… Les enfants demandent après toi. »
Dans le métro, je me demande si je suis une mauvaise fille ou une mauvaise mère. Est-ce que c’est égoïste de vouloir penser à moi et à ma famille nucléaire ? Est-ce que c’est normal d’être toujours celle sur qui tout repose parce que les autres refusent de grandir ou d’assumer leurs responsabilités ?
En rentrant chez moi, Paul m’accueille avec un regard fatigué mais doux. Il ne dit rien mais je vois qu’il en a marre lui aussi. Les enfants se précipitent dans mes bras.
Après les avoir couchés, Paul s’assoit à côté de moi sur le canapé.
— Tu ne peux pas continuer comme ça, Camille. Tu t’épuises pour elles et tu t’oublies complètement.
— Mais si je ne fais rien, qui va s’occuper d’elles ?
— Peut-être qu’il est temps qu’elles apprennent à se débrouiller sans toi.
Je n’arrive pas à dormir cette nuit-là. Je repense à mon enfance, à cette sensation d’être invisible sauf quand il fallait réparer les dégâts des autres. Je repense à Élodie qui n’a jamais eu à se battre pour quoi que ce soit parce que j’étais là pour amortir tous les chocs.
Le lendemain matin, ma mère m’appelle tôt.
— Camille, tu pourrais passer m’acheter du pain et du lait en allant au travail ?
Je ferme les yeux. J’inspire profondément.
— Non maman, aujourd’hui je ne peux pas.
Un silence choqué au bout du fil.
— Mais… pourquoi ?
— Parce que j’ai aussi besoin de temps pour moi et pour mes enfants.
Elle raccroche sans un mot.
Je passe la journée partagée entre la culpabilité et un étrange soulagement. Au bureau, je raconte tout à ma collègue Sophie qui me dit simplement : « Tu as le droit de vivre ta vie aussi, Camille. Ce n’est pas être égoïste que de poser des limites. »
Mais ce soir-là, Élodie m’envoie un message furieux : « Bravo, maman a pleuré toute la journée à cause de toi. T’es vraiment égoïste maintenant. »
Je regarde mon téléphone longtemps avant d’éteindre l’écran.
Est-ce vraiment égoïste de vouloir enfin vivre pour soi-même ? Est-ce qu’on doit tout sacrifier pour une famille qui ne fait aucun effort pour changer ? Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?