« Ma belle-fille pense que je ne suis qu’une nounou gratuite » : le jour où j’ai décidé de vivre pour moi, tout a explosé
— Tu plaisantes, maman ? Tu veux te remarier ? À ton âge ?
La voix de ma fille, Camille, résonne dans le salon. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression qu’il va exploser. Je regarde mon gendre, Julien, qui détourne les yeux, gêné. Il n’a jamais été très bavard avec moi, mais là, il semble prêt à s’enfoncer dans le canapé.
Je prends une inspiration. « Oui, Camille. J’ai rencontré quelqu’un. Il s’appelle Gérard. Il me rend heureuse. »
Un silence glacial s’abat sur la pièce. Je vois dans les yeux de ma fille un mélange d’incompréhension et de colère. Elle pose sa tasse avec fracas.
— Mais… et les enfants ? Qui va les garder le mercredi ? Et pendant les vacances ? Tu sais très bien que sans toi, on ne s’en sort pas !
Je sens une boule se former dans ma gorge. Voilà des années que je m’occupe de mes petits-enfants, que je cuisine, que je fais les courses, que je repasse leurs vêtements. J’ai toujours cru que c’était normal, que c’était ça, être une bonne mère et une bonne grand-mère. Mais aujourd’hui, j’ai envie de penser à moi.
Julien intervient enfin :
— Écoutez, Élisabeth… On comprend que vous ayez besoin de compagnie, mais… vous êtes indispensable ici. On ne peut pas se permettre de payer une nounou ou une aide-ménagère.
Je sens la colère monter. Indispensable ? Ou juste pratique ?
— Je ne suis pas une employée de maison ! Je suis votre mère, pas votre domestique !
Camille se lève brusquement.
— Tu exagères ! On t’aime, mais tu sais très bien qu’on compte sur toi. Et puis… Gérard ? Tu le connais à peine ! Tu vas tout gâcher pour un homme que tu as rencontré il y a six mois ?
Je me lève aussi. Mes jambes tremblent mais je tiens bon.
— J’ai passé toute ma vie à m’occuper des autres. De ton père, de toi, puis des enfants. J’ai le droit d’être heureuse aussi !
Camille éclate en sanglots et quitte la pièce en claquant la porte. Julien me regarde, désemparé.
— Vous savez… Camille est fatiguée. Elle a peur de perdre sa mère. C’est tout.
Je hoche la tête sans répondre. Je sais qu’il essaie d’arrondir les angles, mais au fond, il pense comme elle : je suis là pour les aider, pas pour vivre ma vie.
Le soir même, je reçois un message de Gérard : « Tu as pu leur parler ? »
Je réponds simplement : « Oui. Ce n’est pas facile. »
Les jours suivants sont tendus. Camille ne m’appelle plus. Les petits-enfants me manquent terriblement. Je me demande si j’ai eu tort d’oser penser à moi.
Un dimanche matin, alors que je fais les courses au marché de la place du village, je croise mon amie Françoise.
— Tu as l’air soucieuse, Élisabeth…
Je lui raconte tout. Elle me prend la main.
— Tu sais, moi aussi j’ai voulu refaire ma vie après mon divorce. Mes enfants n’ont pas compris non plus au début. Mais aujourd’hui, ils voient que je suis heureuse et ils l’acceptent.
Ses mots me réchauffent le cœur. Peut-être que le temps arrangera les choses.
Quelques jours plus tard, Camille débarque chez moi sans prévenir. Elle a les yeux rougis.
— Maman… Je suis désolée pour l’autre jour. C’est juste que… j’ai peur que tu partes loin, que tu nous abandonnes.
Je la prends dans mes bras.
— Je ne vous abandonnerai jamais. Mais j’ai besoin d’exister autrement qu’à travers vous.
Elle pleure sur mon épaule comme quand elle était petite.
— Est-ce qu’on peut rencontrer Gérard ?
Mon cœur s’allège d’un poids immense.
Le samedi suivant, Gérard vient dîner à la maison. Il est nerveux mais fait tout pour mettre Camille et Julien à l’aise. Les enfants l’adorent tout de suite : il leur raconte des histoires drôles et leur apprend à jouer aux échecs.
Petit à petit, la glace fond. Mais tout n’est pas réglé pour autant.
Un soir, alors que je raccompagne Gérard à sa voiture, Julien m’arrête sur le pas de la porte.
— Élisabeth… Je voulais m’excuser pour ce que j’ai dit l’autre jour. On a été égoïstes avec Camille. On n’a pas pensé à ce que vous ressentiez vraiment.
Je souris tristement.
— Ce n’est pas facile d’accepter que sa mère ait une vie en dehors de la famille…
Il hoche la tête.
— Mais vous avez raison. Vous méritez d’être heureuse.
Je referme la porte derrière moi et je m’effondre en larmes dans le couloir. Des larmes de soulagement et de tristesse mêlées : pourquoi faut-il se battre si fort pour avoir le droit d’exister après cinquante ans ? Pourquoi tant de femmes comme moi doivent-elles choisir entre leur bonheur et celui des autres ?
Aujourd’hui encore, même si tout n’est pas parfait, j’avance un peu plus chaque jour vers ma propre vie. Mais dites-moi… Est-ce qu’on a vraiment le droit d’être égoïste quand on a passé sa vie à donner ? Est-ce qu’on peut espérer être aimée pour soi-même et non pour ce qu’on apporte aux autres ?