Je supplie mon mari de partager les tâches ménagères, mais il refuse : mon cri silencieux
— Tu pourrais au moins débarrasser la table, François !
Ma voix tremble, mais je ne crie pas. Je suis debout dans la cuisine, les mains plongées dans l’eau tiède, la vaisselle s’accumulant comme mes pensées. François, affalé sur le canapé, ne lève même pas les yeux de son téléphone. Les enfants, Camille et Louis, jouent dans le salon, inconscients de la tension qui s’installe chaque soir comme une nappe de brouillard.
— J’ai travaillé toute la journée, moi aussi, tu sais, je souffle, plus pour moi-même que pour lui.
Il soupire, agacé, et lance sans détour :
— Tu exagères, Claire. C’est toi qui veux que tout soit parfait. Moi, ça ne me dérange pas si la maison n’est pas nickel.
Cette phrase, je l’ai entendue mille fois. Elle me transperce à chaque fois, comme si c’était la première. Je serre les dents, je ravale mes larmes. Je me demande comment on en est arrivés là. Nous étions amoureux, complices, prêts à conquérir le monde ensemble. Aujourd’hui, je me sens seule, prisonnière d’une routine qui m’épuise.
Chaque matin, c’est la même course contre la montre. Je me lève la première, prépare le petit-déjeuner, habille les enfants, vérifie les sacs d’école. François, lui, descend à la dernière minute, prend son café, embrasse les enfants et file au travail. Je ramasse les miettes, range la cuisine, puis je pars moi aussi, déjà fatiguée avant même d’avoir commencé ma journée de travail à la mairie.
Au bureau, je souris, je fais semblant d’aller bien. Mais à l’intérieur, je suis en miettes. Mes collègues, Sophie et Hélène, me demandent souvent comment je fais pour tout gérer. Je hausse les épaules, je plaisante :
— Je suis une super-héroïne, vous ne saviez pas ?
Mais le soir, quand je rentre, la cape de super-héroïne est lourde à porter. Les enfants réclament leur goûter, il faut vérifier les devoirs, lancer une machine, penser au dîner. François rentre plus tard, souvent fatigué, et s’installe devant la télé. Parfois, il me lance :
— Tu veux que je fasse quelque chose ?
Mais c’est toujours sur le ton de celui qui rend service, jamais comme un partenaire à part entière. Et si j’ose lui demander de passer l’aspirateur ou de donner le bain aux enfants, il soupire, traîne des pieds, et finit par s’énerver :
— Tu me prends pour ton larbin ou quoi ?
Je me sens coupable, alors je fais tout moi-même. Je me dis que ça ira plus vite, que ça évitera une dispute. Mais chaque soir, je m’écroule de fatigue, le cœur serré, la gorge nouée.
Un dimanche matin, alors que je plie le linge dans la chambre, Camille entre en courant :
— Maman, pourquoi c’est toujours toi qui fais tout ?
Je reste figée, incapable de répondre. Elle a six ans, et déjà elle remarque l’injustice. Je sens les larmes monter, mais je me retiens. Je ne veux pas qu’elle voie sa mère s’effondrer. Je veux qu’elle grandisse en croyant que tout est possible, qu’elle n’est pas condamnée à répéter ce schéma.
Le soir même, j’essaie d’en parler à François. Les enfants sont couchés, la maison enfin silencieuse. Je m’assieds à côté de lui, sur le canapé.
— François, il faut qu’on parle. Je n’en peux plus. J’ai l’impression de tout porter toute seule. J’ai besoin que tu m’aides, vraiment. Pas juste de temps en temps, mais tous les jours.
Il me regarde, l’air fatigué, presque agacé.
— Tu dramatises, Claire. Toutes les femmes font ça. Ma mère n’a jamais demandé à mon père de l’aider, et elle ne s’en est pas plainte.
Je sens la colère monter. Je me lève brusquement.
— Justement, je ne veux pas être comme ta mère ! Je veux qu’on soit une équipe, qu’on montre à nos enfants que l’égalité, ce n’est pas juste un mot. Tu ne te rends pas compte de la charge mentale que je porte chaque jour !
Il hausse les épaules, retourne à son téléphone. Je me sens invisible, inaudible. J’ai envie de hurler, de tout casser. Mais je me contente de pleurer en silence, dans la salle de bains, pendant que l’eau coule pour couvrir mes sanglots.
Les jours passent, rien ne change. Je deviens irritable, je crie plus souvent sur les enfants, je dors mal. Un matin, je me regarde dans le miroir : cernes, traits tirés, sourire éteint. Qui suis-je devenue ? Où est passée la Claire pleine de vie, de rêves, d’ambitions ?
Je commence à en parler autour de moi. Ma sœur, Élodie, me dit :
— Tu dois poser un ultimatum, Claire. Il faut qu’il comprenne que ce n’est plus possible.
Mais j’ai peur. Peur de la confrontation, peur de ce que ça pourrait briser. Peur de me retrouver seule. Pourtant, je sais que je ne peux plus continuer ainsi.
Un soir, alors que je prépare le dîner, Louis renverse son verre de lait. Je m’effondre. Je me mets à pleurer, devant tout le monde. François me regarde, désemparé. Les enfants aussi. Je sens que c’est le moment ou jamais.
— Je n’en peux plus, François. Je suis à bout. Si tu ne changes pas, je ne sais pas combien de temps je tiendrai. Je ne veux pas que nos enfants grandissent en pensant que c’est normal qu’une maman fasse tout, et qu’un papa ne fasse rien.
Il reste silencieux. Pour la première fois, je vois de la peur dans ses yeux. Peut-être a-t-il compris. Peut-être pas. Mais moi, j’ai décidé de ne plus me taire.
Ce soir, je me couche avec une question qui me hante : combien de femmes, en France, vivent la même chose que moi ? Combien d’entre nous portent ce fardeau en silence, par amour, par peur, ou par habitude ? Est-ce vraiment ça, l’égalité en 2024 ?
Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?