J’ai refusé de donner un rein à mon père : suis-je une mauvaise fille ? Mon histoire de violence, de culpabilité et de choix impossibles

« Camille, tu ne vas pas me laisser mourir, hein ? »

La voix de mon père résonne encore dans la cuisine, rauque, presque étranglée par la peur. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. Il me fixe, les yeux rouges, le visage creusé par la maladie et les années. Ma mère détourne le regard, comme toujours. Le silence est lourd, chargé d’un passé que personne n’ose nommer.

Je m’appelle Camille, j’ai trente-deux ans, et ce matin-là, j’ai compris que ma vie ne serait plus jamais la même.

Mon père, Gérard, a besoin d’une greffe de rein. Il n’a plus beaucoup de temps. Les médecins ont dit que j’étais compatible. Ma sœur, Lucie, a refusé tout net. « Après ce qu’il nous a fait ? Jamais ! » Moi, je suis restée là, figée, incapable de répondre.

Je repense à mon enfance dans cette maison de la banlieue lyonnaise. Les cris, les portes qui claquent, les insultes qui pleuvaient comme des gifles. Les soirs où je me cachais sous la table avec Lucie, priant pour que la tempête passe. Ma mère disait toujours : « Il est fatigué, il ne voulait pas… » Mais moi je savais. Je sentais la peur dans mon ventre, cette boule qui ne m’a jamais quittée.

Et maintenant, il est là, malade, vulnérable. Il me supplie. « Camille… tu es ma fille… tu ne peux pas me laisser tomber… »

Je voudrais hurler que c’est lui qui m’a laissée tomber, des centaines de fois. Que c’est lui qui a brisé quelque chose en moi. Mais je ne dis rien. Je regarde ses mains trembler sur la table en formica. Je vois l’homme qu’il est devenu – ou peut-être qu’il a toujours été.

La nuit suivante, je dors mal. Je rêve que je suis sur une table d’opération, que je tends mon rein à un inconnu sans visage. Je me réveille en sueur, le cœur battant. Je pense à Lucie. Elle a coupé les ponts depuis des années. Elle vit à Bordeaux avec sa compagne et leur petite fille. Elle ne veut plus entendre parler de notre père.

Le lendemain, ma mère me prend à part dans le couloir.

— Camille… tu sais qu’il n’a que toi…

Je sens la colère monter.

— Et moi ? Qui m’a eue, moi ? Qui m’a protégée ?

Elle baisse les yeux. Elle pleure en silence.

Je me sens coupable. Coupable d’être en colère contre un homme mourant. Coupable d’avoir envie de tourner le dos à ma famille. Coupable d’exister tout simplement.

Les jours passent. Mon père s’affaiblit. Les médecins me pressent : il faut décider vite.

Un soir, Lucie m’appelle.

— Tu n’es pas obligée de le faire, Camille. Tu as le droit de penser à toi.

— Mais s’il meurt ?

— Ce n’est pas ta faute. Ce n’est pas à toi de réparer ce qu’il a cassé.

Ses mots résonnent en moi comme une délivrance et une condamnation à la fois.

Je vais voir mon père à l’hôpital. Il est branché à des machines qui bipent doucement. Il me prend la main.

— Je sais que j’ai été dur… Je regrette… Mais tu es ma fille…

Je sens mes larmes couler malgré moi.

— Tu regrettes quoi exactement ? Les cris ? Les coups ? Ou juste d’être malade aujourd’hui ?

Il détourne la tête. Il ne répond pas.

Je rentre chez moi, vidée. Je regarde mon reflet dans le miroir : cernes profondes, visage fermé. Qui suis-je devenue ?

Le matin du rendez-vous final avec l’équipe médicale arrive. Je m’assois face au médecin.

— Avez-vous pris votre décision ?

Ma gorge se serre.

— Je… je ne peux pas le faire.

Le médecin hoche la tête avec compassion.

Je sors de l’hôpital en titubant presque sous le poids du soulagement et de la honte mêlés.

Mon père ne me parle plus depuis ce jour-là. Ma mère pleure souvent au téléphone. Lucie me dit que j’ai été courageuse.

Mais parfois, la nuit, je me demande : ai-je été lâche ou juste humaine ? Peut-on vraiment tout pardonner au nom du sang ? Est-ce qu’on doit toujours se sacrifier pour ceux qui nous ont fait du mal ?

Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?