Épuisée par la maternité : quand l’arrivée d’un troisième enfant bouleverse tout

— Tu peux t’en occuper, s’il te plaît ? J’ai besoin de souffler !

Ma voix a claqué dans le salon, tranchante, presque étrangère. Camille, ma fille de six ans, s’est figée, les yeux ronds, sa poupée serrée contre elle. Paul, mon mari, a levé les yeux de son ordinateur, l’air fatigué lui aussi. Le bébé hurlait dans la chambre. Je me suis sentie coupable aussitôt. Mais je n’en pouvais plus.

Je m’appelle Claire. J’ai 38 ans, trois enfants, un mari aimant mais absent, et ce soir-là, j’ai compris que je n’étais plus la mère que j’avais rêvé d’être. L’arrivée de Louis, notre petit dernier, n’était pas prévue. Nous avions déjà deux enfants : Camille et Hugo, huit ans. Nous vivions dans un appartement à Lyon, pas bien grand mais chaleureux. J’enseignais le français au collège du quartier ; Paul était ingénieur informatique et travaillait souvent tard.

Quand j’ai appris ma grossesse, j’ai pleuré. Pas de joie. De peur. Peur de ne pas y arriver, peur de perdre ce fragile équilibre que nous avions mis des années à construire. Paul m’a prise dans ses bras :

— On va y arriver, Claire. On s’aime, non ?

Mais l’amour ne fait pas tout.

Louis est né en plein confinement. Pas de visites à la maternité, pas de parents pour aider. Juste nous deux, épuisés, face à ce bébé qui pleurait sans cesse. Les nuits blanches se sont enchaînées. Camille a commencé à faire des cauchemars ; Hugo s’est renfermé. Paul s’est réfugié dans le travail — il disait que c’était pour nous protéger financièrement. Moi, j’ai arrêté de travailler. Je me suis retrouvée seule avec trois enfants du matin au soir.

Un matin de novembre, alors que la pluie battait contre les vitres et que Louis hurlait depuis une heure déjà, j’ai craqué. J’ai posé le bébé dans son lit et je me suis enfermée dans la salle de bain. J’ai pleuré en silence pour ne pas réveiller les autres. Je me suis regardée dans le miroir : cernes profondes, cheveux en bataille, t-shirt taché de lait. Où était passée la Claire d’avant ? Celle qui riait avec ses amis en terrasse ? Celle qui rêvait de voyages ?

Le soir venu, Paul est rentré tard.

— Tu pourrais rentrer plus tôt !
— Tu sais bien que je n’ai pas le choix…
— Moi non plus je n’ai pas le choix !

On s’est disputés devant les enfants. Camille a pleuré. Hugo a claqué la porte de sa chambre. Louis a continué à pleurer — lui aussi devait sentir la tension.

Les jours ont passé, tous semblables : couches à changer, repas à préparer, devoirs à surveiller… Je n’avais plus une minute pour moi. Même prendre une douche était devenu un luxe. J’enviais mes amies sans enfants ou avec un seul : elles sortaient encore, postaient des photos souriantes sur Instagram. Moi, je n’avais plus envie de rien.

Un dimanche matin, ma mère m’a appelée.

— Tu as l’air fatiguée…
— Je suis épuisée, maman.
— Tu veux que je vienne t’aider ?
— Non… Je dois y arriver toute seule.

Pourquoi ce besoin absurde de tout gérer sans demander d’aide ? Peut-être parce qu’on nous répète partout que les femmes doivent être fortes, parfaites mères et épouses… J’avais honte d’avouer que je n’y arrivais pas.

Un soir d’hiver, alors que Paul et moi étions assis côte à côte sur le canapé sans nous parler, il a murmuré :

— On va droit dans le mur…

J’ai éclaté en sanglots. Il m’a prise dans ses bras pour la première fois depuis des semaines.

— Je suis désolé… Je ne sais pas comment t’aider.
— Moi non plus…

Nous avons décidé d’aller voir une conseillère conjugale. Elle nous a écoutés sans juger. Elle a dit :

— Vous traversez une tempête. Mais vous n’êtes pas seuls.

Petit à petit, nous avons appris à nous parler à nouveau. Paul a accepté de demander un aménagement de ses horaires pour rentrer plus tôt deux soirs par semaine. J’ai repris le travail à mi-temps — retrouver mes élèves m’a fait du bien. Ma mère vient garder les enfants un samedi sur deux pour que Paul et moi puissions sortir ou juste dormir.

Mais tout n’est pas réglé. Il y a encore des soirs où je crie trop fort, où je rêve de tout quitter pour respirer enfin. Parfois je regarde Louis dormir et je me demande si je l’aime assez — ou si je suis juste trop fatiguée pour ressentir quoi que ce soit.

Hier soir, Camille m’a demandé :

— Maman, tu es fâchée contre moi ?

J’ai eu mal au cœur. Je l’ai serrée fort contre moi.

— Non mon cœur… Je suis juste très fatiguée.

Ce matin encore, en déposant les enfants à l’école sous la pluie battante, j’ai croisé le regard d’une autre maman — cernes sous les yeux, sourire forcé. J’ai compris que je n’étais pas seule.

Est-ce qu’on a le droit d’avouer qu’on n’en peut plus ? Est-ce qu’on peut aimer ses enfants et regretter parfois cette vie qui nous échappe ? Dites-moi… Est-ce que vous aussi vous vous sentez parfois submergés ?