Entre Deux Mères : Jusqu’où doit-on aller pour sa famille ?
« Tu ne peux pas continuer comme ça, Chloé ! » La voix de Jean résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre Louis contre moi, son petit corps chaud lové contre ma poitrine, alors que mes mains tremblent. Il est deux heures du matin, et encore une fois, nous nous disputons à voix basse pour ne pas réveiller notre fils. Mais la tension est telle qu’elle pourrait fissurer les murs de notre appartement à Montreuil.
« Je t’ai dit que je n’ai plus rien à donner, Jean ! Ma mère a besoin de moi, elle est seule depuis la mort de papa. Tu sais très bien qu’elle n’a que moi ! »
Jean soupire, passe une main dans ses cheveux bruns en bataille. « Et ma mère alors ? Tu crois qu’elle n’a pas besoin d’aide ? Elle a perdu son boulot, elle galère… »
Je sens la colère monter en moi. « Ta mère a ta sœur, elle a des économies. Ma mère n’a personne ! »
Depuis que j’ai accouché de Louis, tout a changé. Avant, Jean et moi étions unis contre le monde entier. Mais la maternité m’a fragilisée, et le congé parental a vidé notre compte en banque plus vite que je ne l’aurais cru. Ma mère, Monique, vit à Limoges dans un petit appartement HLM. Elle a toujours travaillé dur comme aide-soignante, et aujourd’hui, elle peine à payer ses factures. Je lui envoie ce que je peux, parfois même ce que je n’ai pas.
Jean ne comprend pas. Sa mère, Françoise, habite à Versailles. Elle a perdu son emploi d’assistante administrative il y a six mois et se plaint souvent au téléphone de ses fins de mois difficiles. Mais elle possède un appartement payé et une fille qui vient la voir chaque semaine. Pourtant, Jean insiste : « On doit être équitables avec nos familles. »
Mais comment être équitable quand le cœur penche d’un côté ?
Je me souviens d’un dimanche pluvieux où Jean a proposé d’inviter Françoise à dîner. J’ai accepté à contrecœur. Elle est arrivée avec son air pincé, son parfum trop fort et ses remarques sur la poussière sur les étagères. Pendant le repas, elle a lancé : « Chloé, tu sais, si tu retournais travailler plus tôt, vous pourriez m’aider un peu plus… »
J’ai failli m’étouffer avec ma bouchée de gratin dauphinois. Jean n’a rien dit. Il a baissé les yeux sur son assiette.
Après le départ de Françoise, j’ai explosé : « Tu trouves ça normal qu’elle me fasse la morale ? Je viens d’accoucher ! »
Jean s’est contenté de hausser les épaules : « Elle est inquiète pour l’avenir… »
Mais qui s’inquiète pour moi ? Pour ma mère ?
Les jours passent et les disputes s’enchaînent. Un soir, alors que je berce Louis qui pleure sans raison apparente, je reçois un SMS de ma mère : « J’ai reçu une relance EDF… Je ne sais pas comment je vais faire ce mois-ci. »
Mon cœur se serre. Je regarde mon compte en banque : 47 euros jusqu’à la fin du mois. Je n’hésite pas une seconde. Je fais un virement de 40 euros à ma mère.
Le lendemain matin, Jean découvre le virement en consultant nos comptes. Il explose : « Tu te fiches de moi ? On n’a plus rien pour finir le mois ! »
Je lui fais face : « Si c’était ta mère qui avait faim, tu ferais quoi ? »
Il me regarde longuement, puis quitte la pièce sans un mot.
Le silence s’installe entre nous comme une brume épaisse. Les jours suivants, il rentre tard du travail, évite mon regard. Je me sens seule au monde.
Un soir, alors que je donne le bain à Louis, ma belle-sœur Camille m’appelle : « Tu sais que maman va peut-être devoir vendre sa voiture ? Jean m’a dit que vous ne pouviez pas l’aider… »
Je ravale mes larmes : « Camille, on fait ce qu’on peut… »
Elle soupire : « Tu pourrais faire un effort pour l’unité familiale… »
Unité familiale ? Mais quelle unité quand chacun tire la couverture à soi ?
Je repense à mon enfance avec ma mère. Aux soirs où elle rentrait épuisée mais trouvait toujours la force de me border et de me raconter une histoire. Aux sacrifices qu’elle a faits pour que je puisse faire des études à Paris.
Comment pourrais-je l’abandonner aujourd’hui ?
La nuit suivante, alors que Louis dort enfin paisiblement, je m’effondre sur le canapé. Jean s’assied à côté de moi après une longue hésitation.
« Chloé… Je comprends que tu veuilles aider ta mère. Mais on ne peut pas porter tout le monde sur nos épaules… »
Je le regarde dans les yeux : « Je ne te demande pas d’aimer ma mère comme la tienne. Mais comprends-moi : si je dois choisir entre aider ma mère ou ta mère… Je donnerai toujours tout à la mienne. C’est viscéral. »
Il soupire : « Et nous dans tout ça ? Notre couple ? Louis ? »
Je baisse la tête. Peut-être suis-je égoïste. Peut-être que l’amour filial est plus fort que tout le reste.
Les semaines passent et rien ne change vraiment. Les tensions persistent, mais je continue d’aider ma mère du mieux que je peux.
Parfois je me demande : est-ce que je fais le bon choix ? Est-ce normal de privilégier sa propre famille au détriment de celle de son conjoint ? Où s’arrête l’obligation morale et où commence l’égoïsme ?
Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ? Jusqu’où iriez-vous pour votre mère ?