« C’est moi la coupable ? Quand l’amour d’une grande famille devient un fardeau »

« Tu voulais tant cette grande famille, regarde où ça nous mène ! »

La voix de Paul résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes, les yeux rivés sur la nappe tachée. Les enfants dorment enfin, et le silence de l’appartement semble peser plus lourd que nos dettes. Je n’ose pas répondre. Je sens la colère monter, mais aussi une tristesse immense, comme un gouffre qui s’ouvre sous mes pieds.

Depuis la naissance de Camille, notre petite dernière, tout a changé. Avant, on riait beaucoup, même quand il fallait compter chaque euro. On se serrait les coudes, on rêvait d’une maison à nous, d’un jardin où voir grandir nos enfants. Mais aujourd’hui, chaque facture qui tombe dans la boîte aux lettres est une gifle. EDF, la crèche, le loyer… Et Paul qui rentre du travail le visage fermé, les épaules voûtées par le poids du monde.

« Tu ne travailles plus, tu ne fais que t’occuper des enfants ! » Il a crié ça hier soir devant les petits. J’ai vu le regard inquiet de Lucie, notre aînée de huit ans. J’ai voulu la rassurer, mais comment expliquer à une enfant que ses parents s’aiment encore mais ne savent plus comment s’aimer ?

Je repense à nos débuts. Paul et moi, on s’est rencontrés à la fac à Lille. On rêvait d’une vie simple mais pleine. Il disait toujours : « Trois enfants, c’est le bonheur parfait ! » C’est lui qui m’a convaincue quand j’hésitais pour le troisième. Je craignais déjà les fins de mois difficiles, mais il m’a prise dans ses bras : « On s’en sortira, tu verras. »

Et maintenant ? Maintenant il me regarde comme si j’étais responsable de tout. Comme si j’avais ruiné notre avenir en donnant la vie une fois de trop. Je me sens coupable, oui… Mais aussi trahie.

Hier soir, après sa colère, il a claqué la porte et est parti marcher. J’ai attendu sur le canapé, Camille endormie contre moi. J’ai pensé à appeler ma mère à Arras, mais je n’ai pas osé lui avouer qu’on n’y arrive plus. Elle m’a toujours dit : « Dans un couple, il faut se soutenir. » Mais comment faire quand l’autre vous accuse ?

Le lendemain matin, Paul est revenu sans un mot. Il a embrassé les enfants et m’a évitée du regard. J’ai préparé les tartines en silence. Lucie a demandé : « Maman, pourquoi papa est fâché ? » J’ai souri faiblement : « Il est juste fatigué, ma chérie. » Mais au fond de moi, je savais que ce n’était pas que la fatigue.

À midi, j’ai ouvert le courrier : encore une relance pour le crédit auto. J’ai eu envie de pleurer. J’ai pensé à chercher un petit boulot, mais avec trois enfants dont un bébé… Qui voudra de moi ? Et puis les frais de garde coûteraient presque autant que ce que je pourrais gagner.

Le soir venu, Paul a fini par parler :

— On ne peut pas continuer comme ça, Claire. On va droit dans le mur.

— Tu crois que je ne le sais pas ? Tu crois que ça me fait plaisir ?

— Si tu avais écouté mes doutes…

— Tes doutes ? C’est toi qui voulais ce troisième enfant !

Il s’est tu. J’ai vu ses yeux briller d’une colère triste.

— Oui… Mais c’est toi qui as insisté pour arrêter de travailler.

— Parce qu’on n’avait pas les moyens de payer une nounou !

Le silence est retombé comme une chape de plomb.

Je me suis réfugiée dans la chambre des enfants. Lucie dormait déjà, serrant son doudou contre elle. Je me suis assise sur le lit et j’ai pleuré en silence. Est-ce vraiment ma faute si on n’y arrive plus ? Est-ce que vouloir une famille nombreuse en France aujourd’hui est devenu un luxe inaccessible ?

J’ai repensé à toutes ces familles qu’on voit à la télé ou dans les magazines : souriantes, épanouies… Mais personne ne montre les disputes pour l’argent, les nuits blanches d’angoisse, les sacrifices invisibles.

Le lendemain matin, Paul m’a tendu une tasse de café sans un mot. Un geste timide, comme une main tendue au-dessus du vide qui nous sépare désormais.

— On devrait peut-être voir un conseiller familial…

J’ai hoché la tête sans répondre. Peut-être qu’on a besoin d’aide pour sortir la tête de l’eau. Peut-être qu’on a juste besoin de se rappeler pourquoi on s’est aimés si fort.

Mais au fond de moi, une question tourne en boucle : est-ce vraiment moi la coupable ? Ou bien sommes-nous tous victimes d’un rêve devenu trop lourd à porter dans un monde où tout coûte trop cher ?

Et vous… À qui revient la faute quand l’amour et les rêves se heurtent à la réalité ?