Invisible à table : quand même le serveur ne me voit plus
— Vous avez choisi, monsieur ?
Je serre la nappe entre mes doigts, cherchant le regard du serveur. Il ne me voit pas. Il ne m’a pas vue depuis qu’on s’est assis. Paul, lui, sourit, sûr de lui, et commande pour nous deux sans même me consulter. Je sens la colère monter, mais je n’ose rien dire. J’ai l’impression d’être un fantôme à cette table, dans ce restaurant du centre-ville de Lyon où nous venons pourtant chaque mois pour « notre soirée ».
— Et pour madame ?
Enfin ! Mais il ne me regarde pas. Il fixe Paul, qui répond :
— Elle prendra la même chose que moi.
Je voudrais protester. Dire que non, je voulais le poisson, pas le steak-frites. Mais ma voix reste coincée dans ma gorge. Je souris poliment au serveur qui ne me voit toujours pas et s’éloigne déjà. Paul me regarde, l’air satisfait :
— Tu verras, ils font le meilleur steak ici.
Je baisse les yeux sur mon verre d’eau. Depuis quand ai-je cessé de donner mon avis ? Depuis quand ai-je accepté d’être transparente ?
Le repas se déroule dans une ambiance étrange. Paul parle de son travail à la mairie, des élections qui approchent, de ses collègues. Il ne me pose aucune question. Je hoche la tête, j’acquiesce, je ris même à ses blagues. Mais à l’intérieur, je me sens vide. Je regarde autour de moi : des couples rient, des amis trinquent, des familles discutent fort. Et moi, je suis là, invisible.
Le serveur revient avec les plats. Il pose l’assiette devant Paul avec un sourire complice.
— Et pour madame…
Il dépose mon assiette sans un mot ni un regard. Je le remercie tout bas, mais il est déjà reparti. Paul attaque son steak avec appétit.
— Tu ne manges pas ?
Je prends une bouchée. Le goût du bœuf me dégoûte ce soir. J’aurais voulu du poisson, léger, parfumé au citron comme j’aime. Mais je n’ai rien dit. Pourquoi ?
Je repense à la dispute de la veille avec ma mère. Elle m’a reproché de ne jamais m’imposer, de toujours laisser les autres décider pour moi.
— Tu étais différente avant Paul, m’a-t-elle lancé au téléphone. Tu riais plus fort, tu avais des rêves.
Je n’ai pas su quoi répondre. Peut-être qu’elle a raison.
Paul continue de parler sans s’arrêter. Je regarde ses mains qui coupent la viande avec assurance. Je me souviens de nos débuts : il m’écoutait alors, il me regardait comme si j’étais la seule femme au monde. Où est passée cette attention ? Où suis-je passée moi-même ?
Le dessert arrive sans que je l’aie commandé : une crème brûlée pour deux, « comme d’habitude », dit Paul au serveur qui acquiesce avec un clin d’œil complice.
Je sens les larmes monter mais je les ravale. Je ne veux pas pleurer ici, pas devant eux.
Au moment de payer, Paul sort sa carte bleue et plaisante avec le serveur sur le match de foot du week-end prochain. Je me lève discrètement pour aller aux toilettes. Dans le miroir, je vois mon visage fatigué, mes yeux cernés.
— Pourquoi tu te laisses faire ? souffle une petite voix en moi.
Je retourne à table alors que Paul signe l’addition.
— On y va ?
Je hoche la tête et attrape mon manteau. Mais avant de partir, je reviens vers la table et glisse un billet sous l’assiette à dessert.
Paul me regarde, surpris :
— Tu laisses un pourboire ? Il n’a même pas été aimable avec toi !
Je hausse les épaules.
— Peut-être qu’il ne m’a pas vue… mais moi je me vois encore.
Sur le chemin du retour, Paul parle encore et toujours de lui-même. Je n’écoute plus vraiment. Je pense à tout ce que j’ai laissé passer ces dernières années : les choix imposés, les silences acceptés, les rêves oubliés.
Arrivée à la maison, je m’enferme dans la salle de bain et j’éclate en sanglots silencieux. Je pense à toutes ces femmes invisibles dans leur couple, dans leur famille, au travail ou même au restaurant. Pourquoi acceptons-nous d’être effacées ? Pourquoi est-ce si difficile de dire non ?
Le lendemain matin, au petit-déjeuner, Paul me demande si j’ai bien dormi. Je réponds vaguement et je sens qu’il ne remarque rien.
Je prends une grande inspiration et je lui dis doucement :
— Ce soir-là au restaurant… tu as remarqué que le serveur ne m’a presque jamais parlé ?
Il hausse les épaules :
— Oh tu sais comment sont les serveurs…
Je le regarde dans les yeux :
— Non Paul. Ce n’est pas normal. Et ce n’est pas normal non plus que tu décides toujours pour moi.
Il semble surpris par ma franchise soudaine.
— Mais… tu n’as jamais rien dit !
— Peut-être que j’aurais dû…
Un silence lourd s’installe entre nous. Pour la première fois depuis longtemps, je sens que quelque chose change en moi. Que je veux retrouver ma voix.
Ce soir-là, j’ai réservé une table pour moi seule dans ce même restaurant. Quand le serveur vient prendre ma commande et me demande ce que je souhaite manger, je le regarde droit dans les yeux et je réponds d’une voix claire :
— Je prendrai le poisson s’il vous plaît.
En sortant du restaurant, je me sens légère comme jamais depuis des années.
Pourquoi avons-nous tant de mal à exister pleinement aux yeux des autres… et surtout aux nôtres ? Est-ce que vous aussi vous vous êtes déjà senties invisibles dans votre propre vie ?