Le jour où j’ai conduit maman à la maison de retraite : son regard m’a brisé le cœur

— Tu es sûre que tu veux pas qu’on s’arrête au parc, maman ?

Ma voix tremblait à peine, mais je savais qu’elle entendait tout ce que je n’osais pas dire. Elle tourna la tête vers moi, ses yeux gris, fatigués, mais encore si vifs, se posant sur mon visage comme pour y chercher une réponse à une question qu’elle n’osait plus formuler.

— Non, c’est bon, Lucie. On va être en retard sinon, répondit-elle doucement, la voix éraillée par l’âge et les souvenirs.

Le silence retomba, lourd, presque oppressant. Je serrais le volant, les jointures blanches, tentant de me concentrer sur la route. Mais chaque feu rouge, chaque ralentissement, me donnait envie de faire demi-tour, de la ramener chez elle, dans ce petit appartement de la rue des Lilas où j’avais grandi. Mais ce n’était plus possible. Depuis sa chute, depuis que les voisins m’avaient appelée en panique, tout avait changé. Elle ne pouvait plus rester seule. Et moi, je ne pouvais pas tout quitter pour m’occuper d’elle. J’avais ma vie, mon travail à la médiathèque de Tours, mes enfants, mon mari, mes soucis.

— Tu te souviens, Lucie, quand tu étais petite, on venait ici tous les dimanches ?

Sa voix me surprit. Je jetai un coup d’œil dans le rétroviseur. Elle regardait les arbres défiler, les mains posées sur son sac à main élimé. J’avais oublié ce détail : le dimanche, les pique-niques, les courses dans l’herbe, les rires. J’avais oublié tant de choses. Ou peut-être avais-je choisi d’oublier.

— Oui, maman. Je m’en souviens.

Un silence gênant s’installa. J’aurais voulu lui dire plus, lui dire que j’étais désolée, que je regrettais de ne pas être venue plus souvent, que la distance n’était qu’un prétexte. Mais les mots restaient coincés dans ma gorge.

Arrivées devant la maison de retraite, « Les Jardins de Clémence », je coupai le moteur. Maman ne bougea pas. Elle fixait la façade beige, les volets verts, les jardinières fleuries. Un couple de résidents, main dans la main, se promenait lentement sous les tilleuls. Je sentis sa main chercher la mienne, hésitante, fragile.

— Tu crois que je vais m’y plaire, ici ?

Je n’avais pas de réponse. Je me contentai de serrer sa main, espérant que ce geste suffirait à la rassurer. Mais au fond de moi, je savais qu’aucune parole, aucun geste, ne pourrait effacer la douleur de ce moment.

À l’intérieur, l’odeur de désinfectant me prit à la gorge. Une aide-soignante, souriante, s’approcha de nous.

— Bonjour, madame Martin ! Bonjour, Lucie ! On vous attendait. Votre chambre est prête, suivez-moi.

Maman se leva lentement, s’appuyant sur sa canne. Je portai sa valise, trop légère, comme si elle n’avait emporté que le strict minimum, ou comme si elle avait déjà renoncé à tout le reste. Dans le couloir, des résidents regardaient la télévision, d’autres jouaient aux cartes. Certains semblaient absents, perdus dans leurs pensées ou dans un autre temps.

Dans la chambre, maman s’assit sur le lit, regardant autour d’elle. Les murs étaient blancs, impersonnels. Une photo de famille trônait déjà sur la table de chevet : elle, papa, et moi, à la mer, il y a trente ans. Je sentis les larmes me monter aux yeux.

— Tu vas revenir me voir, hein ?

Sa voix était si faible que je dus me pencher pour l’entendre. Je hochai la tête, incapable de parler. Bien sûr que je reviendrai. Mais au fond, je savais que ce ne serait jamais assez. Que rien ne remplacerait la chaleur d’un foyer, la présence d’un enfant, le bruit d’une maison vivante.

— Tu sais, Lucie, je t’en veux pas. Je comprends. C’est la vie. On fait ce qu’on peut. Mais parfois, j’aurais aimé que tu sois là, juste un peu plus.

Ses mots me transpercèrent. Je m’assis à côté d’elle, pris sa main dans la mienne. J’aurais voulu remonter le temps, revenir à ces dimanches au parc, à ces soirées à faire des crêpes, à ces disputes pour des broutilles qui, aujourd’hui, me paraissaient si dérisoires.

— Je suis désolée, maman. J’ai fait de mon mieux. Je t’aime, tu sais.

Elle sourit, caressa ma joue. Un sourire triste, résigné, mais plein de tendresse.

— Je le sais, ma chérie. Moi aussi, je t’aime.

Je restai là, à la regarder, à essayer de graver chaque détail de son visage, chaque ride, chaque éclat dans ses yeux. Je savais que, désormais, nos visites seraient comptées, que le temps nous était compté.

En sortant de la chambre, je croisai une autre fille, la quarantaine, qui embrassait sa mère sur le front. Nos regards se croisèrent, complices dans la douleur, dans la culpabilité, dans l’impuissance.

Sur le chemin du retour, la radio diffusait une vieille chanson de Charles Aznavour. Les paroles résonnaient en moi comme un écho de tout ce que je n’avais pas su dire. Je pleurais, seule dans ma voiture, honteuse de mon soulagement, honteuse de mon abandon, honteuse d’être humaine.

Ce soir-là, en rentrant chez moi, j’ai serré mes enfants dans mes bras plus fort que d’habitude. J’ai regardé mon mari, perdu dans ses mails, et j’ai eu envie de lui parler, de lui dire tout ce que j’avais sur le cœur. Mais, comme souvent, j’ai gardé le silence.

Est-ce que j’ai fait le bon choix ? Est-ce qu’on peut vraiment aimer sans blesser ceux qu’on aime ? Vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?