J’ai cru trahir ma fille en acceptant de débrancher les machines, puis j’ai appris que son cœur avait sauvé un autre enfant
— Si tu signes, tu abandonnes notre fille.
Julien avait parlé très bas. C’était pire que s’il avait crié. Devant nous, sur la table de la petite salle de réanimation, un gobelet de café refroidissait. Derrière la porte, Louise avait huit ans, des chaussettes jaunes et un cœur qui battait encore.
Je n’arrivais pas à comprendre comment on pouvait nous dire qu’elle était morte.
Trois jours plus tôt, elle avait vomi dans le couloir de notre appartement. Une fièvre, puis des taches inquiétantes. Le SAMU était arrivé pendant que je cherchais sa carte Vitale dans le tiroir des factures.
Une infection fulgurante. Un choc septique. Son cerveau avait manqué d’oxygène malgré les efforts des équipes.
Depuis, je vivais avec mon manteau sur le dos. Julien descendait déplacer la voiture quand le stationnement devenait payant. Nous mangions des biscuits, incapables de nous éloigner pour un vrai repas.
La veille, les médecins nous avaient expliqué que les lésions étaient catastrophiques. Ils avaient engagé une réflexion collégiale sur l’arrêt des traitements qui ne pourraient plus la sauver. Nous avions demandé une nuit.
Une nuit pour décider quoi ? Comment être les parents de cette décision-là ?
Puis son état avait encore changé.
Le médecin avait repris les explications, lentement. Les examens confirmaient une mort encéphalique. C’était irréversible. Le respirateur faisait entrer l’air dans ses poumons, les médicaments maintenaient sa circulation, mais Louise ne reviendrait pas.
— Pourtant, elle est chaude, avais-je dit.
Il n’avait pas détourné les yeux.
— Je sais. C’est ce qui rend cette situation si difficile à accepter.
Plus tard, une infirmière coordinatrice était venue parler du don d’organes. Elle nous avait demandé si Louise avait déjà exprimé quelque chose à ce sujet. À huit ans… Nous avions échangé un regard vide.
Pour une enfant mineure, notre accord écrit était nécessaire.
Julien s’était levé d’un coup.
— Vous voulez déjà prendre ses organes ?
L’infirmière avait posé son dossier.
— Je peux sortir. Nous pouvons en reparler plus tard.
Elle était sortie.
C’est là qu’il m’avait accusée de l’abandonner. Parce que j’avais demandé quels organes pourraient être donnés.
J’avais encaissé. Puis la colère était montée, brutale.
— Tu crois que moi, je veux rentrer sans elle ? Tu crois que je pose ces questions parce que j’en ai assez d’attendre ?
Il s’était assis. Ses mains tremblaient entre ses genoux.
— Si on dit oui… après, c’est fini.
J’avais compris alors qu’il n’était pas vraiment en colère contre moi. Tant que les machines fonctionnaient, il pouvait encore repousser la porte de sa chambre et faire semblant, quelques secondes.
Moi aussi, je faisais ça.
Nous sommes retournés auprès d’elle. Une infirmière lui avait refait une tresse. J’ai remarqué un reste de vernis rose sur son petit doigt et je me suis mise à pleurer pour ce vernis. Pas pour les examens, pas pour les mots médicaux. Pour ce mercredi où j’avais râlé parce qu’elle en avait renversé sur la table.
Julien lui a caressé le front.
— Pardon, ma puce.
Nous avons accepté que le maintien artificiel ne soit pas poursuivi indéfiniment. Puis nous avons donné notre accord au prélèvement. L’équipe nous a expliqué que les machines resteraient nécessaires jusqu’à l’intervention.
Ce n’était pas nous qui décidions de sa mort. On nous l’a répété. J’ai mis longtemps à pouvoir le croire.
Le retour à la maison a été affreux.
Son bol attendait dans l’égouttoir. Une voisine avait déposé un gratin devant la porte. Mon employeur me demandait des papiers pour mon absence. La vie continuait avec une indécence toute bête.
Pendant des semaines, Julien et moi nous sommes évités. Lui dormait sur le canapé. Moi, je vérifiais chaque soir que la fenêtre de Louise était fermée. Je sais, ça servait à rien.
Nous avons fini par consulter ensemble.
Plusieurs mois après, la coordinatrice nous a transmis des nouvelles anonymes. La greffe du cœur avait permis à un autre enfant de survivre. Nous ne connaîtrions ni son prénom ni sa famille.
Julien a relu le courrier, puis il a posé sa tête contre mon épaule.
— Il bat encore, a-t-il murmuré.
Je n’ai pas répondu. Louise n’était pas revenue. Mais, pour la première fois, ce que nous avions accepté ne ressemblait plus seulement à une perte.
Je ne sais pas si nous avons été courageux. Nous avons fait comme nous avons pu, et j’aimerais qu’on laisse aux parents endeuillés le droit de douter sans les juger.