J’ai explosé dans ma propre cuisine quand j’ai compris que je m’occupais seule de sa mère pendant qu’il vivait comme si de rien n’était
« Tu peux au moins venir l’aider à se lever ? » j’ai crié depuis la salle de bain, les mains trempées, le dos cassé, pendant que Libuše glissait presque du tabouret.
Depuis le salon, j’ai entendu à peine la voix de mon mari.
« Attends, je finis juste ça. »
Juste ça. Son café. Son téléphone. Son calme. Moi, j’étais là, avec sa mère nue à moitié, honteuse, confuse, qui répétait d’une petite voix : « Promiň, promiň… » alors que ce n’était pas à elle de s’excuser.
Ce matin-là, quelque chose s’est brisé en moi.
Libuše vit chez nous à Brno depuis un an et demi, après son AVC. Au début, on s’était dit que ce serait temporaire. Quelques semaines, peut-être deux mois. Le temps qu’elle récupère un peu. C’est ce que disait aussi le médecin à l’hôpital de Bohunice. Sauf qu’elle n’a jamais vraiment récupéré. Elle marche à peine avec le déambulateur, elle a besoin d’aide pour se laver, s’habiller, aller aux toilettes, prendre ses médicaments. Et petit à petit, sans qu’on en parle vraiment, c’est devenu mon travail.
Pas le nôtre. Le mien.
Můj bože, rien qu’écrire ça me serre la gorge.
Au début, Pavel disait : « On va gérer ensemble. » Il le croyait peut-être, je ne sais même plus. Puis il a commencé à rentrer plus tard de son boulot. Puis il ne savait pas quel médicament donner le soir. Puis il disait qu’il avait peur de mal faire pour la douche. Puis il demandait : « Tu peux t’en occuper, toi tu as plus l’habitude. »
Plus l’habitude ? Évidemment que j’avais plus l’habitude, puisque je faisais tout.
Les rendez-vous chez le neurologue. Le généraliste. Les changes. Les courses adaptées. Les repas mixés quand Libuše n’arrivait pas à avaler. Les lessives. Les nuits coupées quand elle appelait parce qu’elle avait peur. Et entre tout ça, la cuisine, le ménage, les papiers avec la caisse d’assurance, les appels pour l’aide à domicile qu’on a finalement abandonnée parce que « ça coûte trop cher ».
Trop cher pour qui ?
Moi, j’ai payé autrement. J’ai perdu mes clientes au salon de coiffure où je travaillais à mon compte. Au début je décalais les rendez-vous. Ensuite j’annulais. Puis les femmes ont cessé d’appeler. Normal. On ne construit pas une activité sur des « désolée, ma belle-mère a encore chuté ».
Je me suis mise à vivre en jogging, les cheveux attachés n’importe comment, à courir entre la cuisine et la chambre du fond. Mes amies de lycée à Olomouc ont arrêté de me proposer des cafés. Pas par méchanceté. Juste parce que je disais toujours non.
Le pire, c’est l’invisibilité. Quand des voisins disaient à Pavel : « C’est bien que tu prennes soin de ta maman. » J’avais envie de rire, ou de casser quelque chose. Lui hochait la tête comme un homme courageux, et moi je portais les sacs de protections urinaires dans le coffre de la Škoda.
La semaine dernière, j’ai craqué chez mon amie Radka. Je m’étais échappée une heure pendant que Libuše dormait.
Assises sur un banc près de Lužánky, j’ai commencé à parler et je me suis mise à pleurer comme une enfant. Pas des belles larmes silencieuses. Non. J’avais le nez rouge, la voix cassée, honte de moi.
Radka m’a regardée longtemps.
« Alena, tu n’aides plus. Tu t’effaces. »
Je lui ai dit que si je lâchais, tout tomberait.
Elle a répondu, très doucement : « Alors que ça tombe un peu sur Pavel aussi. C’est sa mère. »
Cette phrase m’a suivie jusque chez moi.
Le soir même, Libuše dormait déjà. Pavel regardait un match, une bière posée sur la table basse. J’ai éteint la télévision.
Il a levé les yeux, agacé.
« Ça va pas ? »
J’ai dit : « Non. Ça ne va pas du tout. »
Il a soupiré. Ce soupir… comme si j’étais encore une corvée en plus.
Alors j’ai tout sorti. Pas calmement. Pas parfaitement. Mais franchement.
Je lui ai dit que je n’étais ni infirmière, ni domestique, ni machine. Que je ne voulais plus être la femme pratique à qui on laisse les couches, les odeurs, les réveils nocturnes et les rendez-vous pénibles pendant que monsieur garde sa vie normale. Que j’avais perdu mon travail, mon énergie, mon corps même. Que je ne supportais plus de me sentir invitée de seconde zone dans ma propre maison.
Pavel a d’abord eu ce réflexe horrible : « Tu exagères. »
Je l’ai regardé droit dans les yeux.
« Très bien. Alors à partir de lundi, tu prends deux matinées par semaine pour ta mère. Tu l’emmènes aux rendez-vous un week-end sur deux. Tu gères sa toilette du soir au moins trois fois par semaine. Et moi je reprends mon activité, même petitement. Si tu refuses, on demande une prise en charge extérieure complète ou ta mère ira chez ta sœur à Pardubice une partie du mois. Mais moi, comme ça, je continue plus. »
Il est resté silencieux. Vraiment silencieux. Je voyais son visage changer. Pas seulement de colère. De peur aussi. Parce que, pour la première fois, il comprenait peut-être ce que je portais.
« Tu me menaces ? » il a demandé.
J’ai répondu : « Non. Je t’annonce que je suis au bout. »
Le lendemain, il ne m’a presque pas parlé. Puis il a appelé sa sœur, Tereza. Ils se sont disputés. Apparemment, tout le monde comptait sur moi sans jamais le dire à voix haute. C’était commode.
Depuis, rien n’est magique. Pavel aide, mais maladroitement. Libuše est gênée quand c’est lui qui l’accompagne aux toilettes. Moi aussi, je culpabilise encore, bêtement. Mais hier, je suis retournée voir deux anciennes clientes. Deux seulement, dans un petit salon loué à l’heure au centre. En rentrant, j’avais les jambes en coton… et pour la première fois depuis des mois, je me sentais encore un peu moi.
Je n’ai pas cessé d’aimer cette famille. J’ai juste refusé d’y disparaître.
Dites-moi honnêtement… à partir de quand aider devient se sacrifier ? Et est-ce qu’on doit vraiment s’effondrer pour que les autres ouvrent enfin les yeux ?