Un train pour Paris : Comment une nuit a bouleversé ma vie de femme française
— « Madame, s’il vous plaît… »
La voix tremblante me tire de ma torpeur. Il est presque minuit, le train file dans la nuit entre Dijon et Paris. Je serre mon sac contre moi, tentant d’ignorer la fatigue qui me ronge. Mais cette voix… Je tourne la tête. Une jeune femme, à peine majeure, tient dans ses bras un nourrisson qui pleure doucement. Elle a les yeux rougis, la peau pâle, les mains qui tremblent.
— « Je… Je ne sais plus quoi faire… »
Je sens mon cœur se serrer. Je m’appelle Camille, j’ai 38 ans, professeure de lettres à Lyon, célibataire depuis que Paul m’a quittée il y a deux ans. Je n’ai jamais eu d’enfant. J’ai toujours cru que ce n’était pas pour moi, que la vie avait d’autres plans. Mais ce soir-là, dans ce wagon presque vide, tout vacille.
La jeune femme s’assoit en face de moi. Elle me raconte, entre deux sanglots, qu’elle s’appelle Élodie, qu’elle fuit une situation impossible chez elle, à Besançon. Sa mère l’a mise dehors quand elle a appris sa grossesse. Le père du bébé ? Disparu. Elle voulait rejoindre une amie à Paris mais n’a plus de nouvelles d’elle. Elle n’a ni argent ni famille.
Le bébé pleure plus fort. Je tends les bras sans réfléchir. Élodie hésite puis me confie la petite boule chaude et fragile. Je sens son odeur de lait, sa peau douce contre ma joue. Un frisson me parcourt.
— « Je ne peux pas… Je ne peux pas continuer… » murmure Élodie.
Je la regarde, désemparée.
— « Qu’est-ce que tu veux dire ? »
Elle baisse les yeux.
— « Je ne peux pas être mère. Pas maintenant. Pas seule. »
Le train ralentit. Nous approchons de Paris-Bercy. Élodie se lève brusquement, attrape son sac.
— « S’il vous plaît… Prenez-la. Donnez-lui une vie meilleure… »
Je me lève à mon tour, affolée.
— « Non ! Attends ! On va trouver une solution ! »
Mais déjà elle court vers la porte du wagon. Je la suis dans le couloir mais elle disparaît dans la foule du quai.
Je reste là, hébétée, avec ce bébé dans les bras. Les minutes passent. Personne ne revient. Les contrôleurs me regardent bizarrement quand je leur explique la situation. On m’emmène au poste de police de la gare.
Les heures suivantes sont floues : questions, regards suspicieux, attente interminable dans une salle froide. On me demande si je connais Élodie, si je suis sûre qu’elle n’a pas laissé le bébé volontairement pour fuir ses responsabilités ou pire…
Je répète inlassablement la même histoire. On vérifie mes papiers, on fouille mon sac. On me parle d’abandon d’enfant, de procédures sociales.
Au petit matin, une assistante sociale arrive. Elle prend le bébé dans ses bras et me regarde avec douceur.
— « Vous avez fait ce qu’il fallait, madame. Mais maintenant c’est à nous de prendre le relais… »
Je sens un vide immense m’envahir alors qu’on m’arrache l’enfant des bras. Je rentre chez moi en taxi, les yeux rouges et le cœur en miettes.
Les jours suivants sont un enfer. Je ne dors plus. J’entends encore les pleurs du bébé dans mes rêves. Je repense au regard d’Élodie, à sa détresse, à ma propre impuissance.
Ma mère m’appelle :
— « Camille, tu es bizarre ces temps-ci… Tu veux venir dîner dimanche ? »
Je refuse. Je n’ai pas la force d’affronter ses questions sur ma vie sentimentale ou sur mon absence d’enfants.
Au lycée, mes élèves me trouvent distraite. Un matin, je craque devant eux en lisant un poème sur la maternité.
Un soir, je décide d’appeler l’assistante sociale. Je veux savoir ce qu’il advient du bébé. Elle me répond avec bienveillance :
— « La petite va bien. Elle est en famille d’accueil pour l’instant… Mais vous savez, il existe des procédures d’adoption pour les personnes seules comme vous… »
Cette phrase résonne en moi comme un coup de tonnerre.
Je commence alors un parcours long et semé d’embûches : dossiers à remplir, entretiens psychologiques, visites à domicile. Ma famille ne comprend pas.
— « Tu es folle Camille ! Adopter un enfant seule ? Tu sais ce que ça implique ? »
Mon frère Laurent hausse les épaules :
— « Tu vas gâcher ta liberté… »
Mais je tiens bon. J’ai vu trop de détresse dans les yeux d’Élodie pour détourner le regard maintenant.
Les mois passent. Un jour de printemps, le téléphone sonne :
— « Madame Lefèvre ? Nous avons une bonne nouvelle… »
Quelques semaines plus tard, je retrouve la petite fille dans un foyer à Créteil. Elle s’appelle désormais Manon. Quand elle serre mon doigt dans sa main minuscule, je sens une vague d’amour m’envahir comme jamais auparavant.
Aujourd’hui, cela fait trois ans que Manon est entrée dans ma vie. Il y a eu des moments difficiles : les nuits blanches, les crises de colère, les questions sur ses origines auxquelles je ne sais pas toujours répondre… Mais il y a surtout cette certitude : j’ai fait le bon choix.
Parfois je repense à Élodie et je me demande ce qu’elle est devenue. A-t-elle trouvé la paix ? Regrette-t-elle son geste ?
Et moi… Ai-je eu raison de bouleverser ma vie pour cet enfant ? Ou était-ce simplement le destin qui m’attendait depuis toujours ? Qu’en pensez-vous ?