Un appel qui a bouleversé ma vie : Quand le passé frappe à nouveau à la porte
— Allô ?
La voix de l’infirmière résonne dans mon oreille, tremblante, presque étrangère. « Mademoiselle Lefèvre ? Votre père, Jean Lefèvre, a été admis d’urgence à l’hôpital Saint-Antoine. Vous êtes la seule personne à contacter. »
Je reste figée, le combiné serré entre mes doigts. Dix ans. Dix ans sans un mot, sans un regard, sans même une carte d’anniversaire. Dix ans à essayer d’oublier ce père qui m’a laissée seule avec maman, ce père qui a préféré une autre vie à la nôtre. Et voilà qu’aujourd’hui, c’est moi qu’on appelle. Moi, Camille Lefèvre, la fille invisible.
Je raccroche sans répondre. Mon cœur bat si fort que j’ai du mal à respirer. Dans la cuisine, maman prépare le café, comme chaque matin depuis que je suis revenue vivre chez elle après mon divorce. Elle me regarde, inquiète :
— Camille, tout va bien ?
Je secoue la tête, incapable de parler. Les souvenirs affluent : les cris, les portes qui claquent, le silence glacial des dimanches après-midi quand papa ne rentrait pas. Je me revois, petite fille, assise sur les marches de l’escalier, espérant qu’il revienne.
— C’est papa… Il est à l’hôpital.
Maman pose la cafetière avec un bruit sec. Son visage se ferme.
— Tu n’es pas obligée d’y aller.
Mais je sens que je dois y aller. Pas pour lui. Pour moi. Pour comprendre. Pour peut-être tourner la page.
Le trajet jusqu’à l’hôpital est interminable. Paris défile derrière la vitre du bus, indifférente à mon angoisse. À l’accueil, l’infirmière me conduit dans une chambre blanche où un homme que je reconnais à peine repose, pâle et amaigri. Mon père.
Il ouvre les yeux. Son regard croise le mien. Un mélange de honte et de soulagement passe sur son visage.
— Camille…
Sa voix est rauque, étrangère. Je reste debout, les bras croisés.
— Pourquoi tu m’as appelée ?
Il détourne les yeux vers la fenêtre.
— Je n’avais personne d’autre…
Un silence pesant s’installe. Je sens la colère monter en moi.
— Tu n’avais personne d’autre ? Et moi alors ? Pendant dix ans, tu n’as jamais pensé à moi ?
Il ferme les yeux, comme pour fuir mes reproches.
— Je sais que j’ai tout gâché… J’étais lâche…
Je serre les poings. Les mots me brûlent la gorge.
— Tu m’as abandonnée ! Tu as laissé maman se débrouiller seule ! Tu sais ce que ça fait de grandir sans père ?
Il pleure. Pour la première fois de ma vie, je vois mon père pleurer. Cela me bouleverse plus que je ne veux l’admettre.
— Je suis désolé… Je voulais revenir… Mais j’avais trop honte…
Je voudrais le haïr, mais je n’y arrive pas complètement. Derrière sa faiblesse, je vois un homme brisé, perdu.
Les jours passent. Je reviens chaque soir après le travail. Parfois, nous parlons ; parfois, nous restons silencieux devant la télévision de la chambre d’hôpital. Petit à petit, il me raconte sa vie après son départ : ses échecs professionnels, sa solitude, ses regrets.
Un soir, il me tend une vieille photo : nous deux au parc Montsouris, moi sur ses épaules, riant aux éclats.
— Je n’ai jamais cessé de penser à toi…
Je sens mes défenses s’effondrer. Les larmes coulent sans que je puisse les retenir.
— Pourquoi tu ne l’as jamais dit ? Pourquoi tu ne m’as pas écrit ?
Il soupire.
— J’avais peur que tu me rejettes…
La colère laisse place à la tristesse. Je comprends soudain que le pardon n’est pas un cadeau qu’on fait à l’autre, mais une libération pour soi-même.
Un matin, alors que je m’apprête à partir travailler, maman m’arrête dans le couloir.
— Tu fais ce qu’il faut pour toi, Camille. Mais n’oublie pas ce qu’il t’a fait subir.
Je la regarde longtemps. Elle aussi porte ses blessures. Je voudrais qu’elle comprenne que je ne choisis pas entre elle et lui ; je choisis d’avancer.
La santé de papa décline rapidement. Un soir d’orage, il me prend la main.
— Camille… Tu crois que tu pourras un jour me pardonner ?
Je ne réponds pas tout de suite. Je sens le poids des années entre nous, mais aussi une fragile possibilité de réconciliation.
— Je ne sais pas encore… Mais je veux essayer.
Il sourit faiblement et ferme les yeux pour la dernière fois cette nuit-là.
Aujourd’hui encore, je repense à cette histoire chaque fois que le téléphone sonne. Ai-je eu raison d’y aller ? Peut-on vraiment pardonner à ceux qui nous ont blessés ? Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?