« Tu m’as laissé la parcelle stérile ! » : Comment l’héritage de notre mère a brisé le lien entre ma sœur et moi
« Tu l’as fait exprès, avoue ! Tu savais très bien que rien ne pousse ici ! »
La voix de Camille résonne dans l’air frais du matin, tranchante comme une lame. Je serre les dents, les mains enfoncées dans la terre humide de ma parcelle. Autour de nous, le jardin partagé s’éveille doucement : quelques retraités discutent près des rosiers, des enfants rient en courant entre les allées. Mais pour nous, ce matin-là, il n’y a que la colère et l’amertume.
Je me redresse lentement, essuyant mes mains sur mon vieux jean. « Arrête, Camille. Tu sais très bien que maman a tiré au sort les parcelles avant de mourir. C’est le hasard, pas moi. »
Elle secoue la tête, ses yeux brillants de larmes. « Le hasard ? Tu parles ! Toi, tu as la parcelle du soleil, celle où maman faisait pousser ses tomates cerises… Moi, j’ai ce bout de terre sèche où même les mauvaises herbes crèvent ! »
Je sens la colère monter en moi, mais aussi une tristesse sourde. Depuis la mort de maman il y a trois mois, tout semble plus lourd, plus fragile. On s’est retrouvées seules, deux sœurs qui ne savent plus comment se parler sans se blesser.
Je me souviens encore du jour où on a ouvert le testament dans le salon silencieux. Maman avait tout prévu : « À mes filles, je lègue mes deux parcelles au jardin partagé. Qu’elles continuent d’y faire pousser la vie ensemble. »
Mais la vie, depuis, ressemble à un champ en jachère.
Camille s’accroupit devant sa parcelle, gratte la terre du bout des doigts. « Regarde… Rien ne prend. J’ai tout essayé : les graines de radis, les salades, même les capucines… Rien. »
Je m’approche malgré moi. Sa terre est dure, craquelée par le manque d’eau et d’amour. Je me souviens que maman disait toujours : « La terre, c’est comme un cœur : il faut l’écouter et la soigner. »
« Tu veux qu’on échange ? » je demande à voix basse.
Camille relève la tête, surprise par ma proposition. Mais aussitôt son visage se ferme. « Non… Ce n’est pas juste. C’est toi qui devrais avoir celle-ci. Tu es l’aînée, tu as toujours tout eu en premier… Même l’amour de maman. »
Je reste sans voix. Cette phrase me frappe plus fort que n’importe quelle accusation sur un bout de terre stérile.
« Qu’est-ce que tu racontes ? »
Elle détourne les yeux. « Tu étais sa préférée. Elle te confiait tout… Moi, j’étais juste celle qui faisait ce qu’on lui disait. »
Un silence pesant s’installe entre nous. Je repense à toutes ces années où j’ai cru que Camille était la forte, celle qui ne doutait jamais de sa place dans la famille.
« Tu te trompes… » Ma voix tremble malgré moi. « J’aurais voulu être comme toi : spontanée, drôle… Maman t’adorait pour ça. »
Camille esquisse un sourire triste. « On est nulles pour parler de nous… »
Je ris nerveusement. « Oui… On est nulles pour beaucoup de choses depuis qu’elle est partie. »
Un vent léger fait frissonner les feuilles des arbres autour de nous. Je regarde ma parcelle : les tomates commencent à rougir sous le soleil timide de juin, les fraisiers s’étalent joyeusement.
« Tu sais… Je pourrais t’aider à préparer ta terre », je propose timidement.
Camille hausse les épaules. « Et si ça ne marche pas ? Si c’est vraiment stérile ? »
Je m’accroupis à côté d’elle et plonge mes mains dans sa terre sèche. « On essaie ensemble ? Comme quand on était petites et qu’on jouait à la marchande avec des cailloux ? »
Elle me regarde longuement, puis hoche la tête.
Les jours suivants, on se retrouve chaque matin au jardin partagé. On retourne la terre, on ajoute du compost que Monsieur Dupuis nous donne gentiment, on arrose patiemment chaque carré de terre. Petit à petit, quelque chose change entre nous : on parle moins de maman et plus de nous, de nos souvenirs d’enfance, des disputes idiotes et des secrets partagés.
Un soir, alors que le soleil se couche derrière les immeubles gris du quartier, Camille me montre fièrement une pousse verte qui perce enfin la surface.
« Regarde ! Ça pousse ! »
On éclate de rire comme deux gamines.
Mais au fond de moi, je sens que tout n’est pas réglé. Il y a encore cette jalousie sourde, ces blessures anciennes qui ne cicatrisent pas si vite.
Quelques semaines plus tard, alors que le jardin explose de couleurs et de vie, Camille me tend une tomate mûre cueillie sur ma parcelle.
« Tiens… Pour toi », dit-elle avec un sourire timide.
Je croque dedans à pleines dents et sens les larmes monter.
« Tu crois qu’on arrivera un jour à cultiver autre chose que des rancœurs ? »
Et vous… Est-ce que vous avez déjà vécu un héritage qui a tout bouleversé dans votre famille ? Peut-on vraiment réparer ce qui a été brisé ?