« Tu dors encore ? Il est temps de préparer le petit-déjeuner pour Paul » : Dois-je vivre avec un homme sous l’emprise de sa mère ?

« Tu dors encore ? Il est temps de préparer le petit-déjeuner pour Paul ! » La voix de Madame Lefèvre résonne dans le couloir, tranchante comme un couteau. Je sursaute dans le lit, le cœur battant. Paul, à côté de moi, ne bouge pas. Il dort profondément, insouciant, tandis que sa mère s’affaire déjà dans la cuisine, orchestrant notre matinée comme si nous étions encore des enfants.

Je m’appelle Élise. J’ai 29 ans, je viens de Paris, et il y a un an, j’ai rencontré Paul lors d’une soirée chez des amis communs à Montmartre. Il était drôle, cultivé, avec ce sourire désarmant qui m’a fait oublier le reste du monde. Rapidement, nous sommes tombés amoureux. Mais je n’avais pas prévu que notre histoire d’amour inclurait une troisième personne : sa mère.

Au début, je trouvais ça attendrissant. Paul était proche de sa famille, il appelait sa mère tous les soirs. Mais après quelques mois, j’ai compris que cette proximité était une prison dorée. Quand il m’a proposé d’emménager chez lui – enfin, chez eux – dans leur grand appartement du 16ème arrondissement, j’ai accepté naïvement. Je pensais que l’amour pouvait tout surmonter.

Le premier matin, Madame Lefèvre m’a accueillie avec un sourire pincé. « Ici, on prend le petit-déjeuner à huit heures précises », m’a-t-elle dit en me tendant une tasse de café. J’ai souri poliment. Mais très vite, chaque geste du quotidien est devenu une épreuve : la façon dont je rangeais la vaisselle, la marque de lessive que j’utilisais, même la manière dont je parlais à Paul.

Un soir, alors que je préparais des pâtes pour le dîner, elle est entrée dans la cuisine et a soupiré : « Paul préfère les coquillettes avec du jambon, pas des spaghettis à la sauce tomate. » Paul n’a rien dit. Il a baissé les yeux et s’est assis à table sans un mot.

Je me suis sentie invisible. J’ai essayé d’en parler à Paul :
— Tu ne trouves pas qu’elle intervient un peu trop ?
Il a haussé les épaules :
— Elle veut juste nous aider… Tu sais comment elle est.

Mais je ne savais pas. Je découvrais chaque jour un peu plus l’étendue de son emprise. Paul ne prenait aucune décision sans l’avis de sa mère : vacances, achats importants, même nos sorties du week-end étaient soumises à son approbation.

Un samedi matin, alors que je voulais aller au marché avec Paul, Madame Lefèvre a annoncé :
— Paul doit m’accompagner chez le coiffeur. Tu peux y aller seule.
Paul a obéi sans protester. J’ai marché seule sous la pluie jusqu’au marché d’Aligre, les bras vides et le cœur lourd.

Les disputes ont commencé à éclater entre Paul et moi. Je lui reprochais son manque d’autonomie ; il me reprochait mon manque de compréhension envers sa mère. Un soir, après une énième dispute étouffée pour ne pas faire de bruit dans l’appartement familial, j’ai craqué :
— Paul, tu es un adulte ou un enfant ?
Il a baissé la tête :
— Tu ne comprends pas… Elle a toujours été là pour moi.

J’ai pensé à ma propre mère, indépendante et discrète, qui m’a appris à me débrouiller seule dès l’adolescence. Ici, j’avais l’impression d’être revenue en arrière, prisonnière d’un schéma familial qui n’était pas le mien.

Un dimanche soir, alors que nous étions tous les trois devant la télévision, Madame Lefèvre a lancé :
— Élise, tu pourrais repasser les chemises de Paul demain ?
J’ai senti la colère monter en moi.
— Paul peut repasser ses chemises lui-même.
Elle m’a regardée comme si j’avais blasphémé.
Paul n’a rien dit.

Cette nuit-là, j’ai pleuré en silence. Je me suis demandé si j’étais trop exigeante ou simplement lucide. Est-ce que l’amour justifie de s’effacer ? Est-ce que je devais sacrifier ma liberté pour préserver une relation qui ne me ressemblait plus ?

Quelques jours plus tard, j’ai décidé de partir quelques jours chez ma sœur à Lyon pour réfléchir. Avant mon départ, Madame Lefèvre m’a glissé à l’oreille :
— Prends soin de toi… Et réfléchis bien à ce que tu veux vraiment.
J’ai croisé le regard de Paul. Il avait l’air perdu.

À Lyon, loin du carcan familial, j’ai retrouvé un peu d’air. Ma sœur m’a écoutée sans juger.
— Tu mérites mieux qu’un homme qui n’ose pas te défendre, Élise.
Ses mots ont résonné en moi comme une évidence douloureuse.

Quand je suis revenue à Paris, j’ai trouvé Paul assis dans le salon, les yeux rouges.
— Je t’aime Élise… Mais je ne peux pas choisir entre toi et ma mère.
J’ai compris alors que ce n’était pas à moi de choisir non plus. J’ai fait mes valises en silence.

Aujourd’hui, je vis seule dans un petit appartement du 11ème arrondissement. Parfois je repense à Paul et à ce que nous aurions pu être s’il avait su couper le cordon. Mais surtout, je me sens libre et fière d’avoir choisi de ne pas me perdre dans une histoire qui n’était pas la mienne.

Est-ce qu’on peut vraiment aimer quelqu’un qui refuse de grandir ? Jusqu’où faut-il aller par amour avant de se perdre soi-même ? Qu’en pensez-vous ?