Trois mois sans maman : comment recoller les morceaux quand tout semble brisé ?
« Tu comptes vraiment passer une autre fête des mères sans lui parler ? » La voix de Julien résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la tasse de café entre mes mains, le regard perdu dans la vapeur qui s’en échappe. Trois mois. Trois mois de silence, de messages non lus, de souvenirs qui me hantent chaque soir. Trois mois depuis que j’ai claqué la porte de l’appartement de maman, en hurlant que je ne voulais plus jamais la voir.
C’était un samedi pluvieux à Lyon. Je venais d’arriver chez elle, déjà fatiguée par ma semaine au bureau et les cris des enfants dans la voiture. Elle m’a accueillie avec ce sourire pincé que je connais trop bien, celui qui annonce qu’elle a quelque chose à me reprocher. « Tu travailles trop, tu négliges ta famille », a-t-elle lancé à peine avais-je posé mon sac. J’ai senti la colère monter, cette vieille colère d’enfant jamais écoutée. « Et toi, tu crois que c’est facile ? Tu crois que c’est simple d’être mère aujourd’hui ? »
La dispute a éclaté comme un orage d’été. Les mots ont fusé, tranchants, irréparables. Elle m’a accusée d’être égoïste, de ne penser qu’à ma carrière. J’ai répliqué qu’elle ne comprenait rien à ma vie, qu’elle vivait dans le passé. Puis il y a eu ce silence glacial, ce moment où j’ai su que quelque chose venait de se casser pour de bon. J’ai pris mes enfants sous le bras et je suis partie sans me retourner.
Depuis, chaque jour est une lutte contre moi-même. Je fais semblant d’aller bien devant mes collègues, je souris à mes enfants, mais le soir, quand la maison s’endort, je repense à elle. À ses mains qui préparaient le gratin dauphinois du dimanche, à sa voix qui chantait « La Vie en rose » en repassant le linge. Je me demande si elle pense à moi aussi, si elle regrette ses mots ou si elle se sent soulagée de ne plus avoir à supporter ma présence.
Julien n’en peut plus de cette situation. Il dit que ça me ronge, que ça nous ronge tous. Il voudrait que je fasse le premier pas, que j’appelle maman et que je mette ma fierté de côté. Mais comment faire ? Comment revenir après avoir dit qu’on ne voulait plus jamais voir quelqu’un ? Est-ce qu’on peut vraiment recoller les morceaux quand tout semble brisé ?
Hier soir encore, il a insisté :
— Tu sais, ta mère ne sera pas éternelle…
J’ai éclaté en sanglots. Je lui en veux de me mettre la pression, mais au fond de moi je sais qu’il a raison. Le temps file et chaque jour qui passe rend la réconciliation plus difficile.
Je repense à mon enfance à Villeurbanne, aux dimanches passés chez mamie avec toute la famille réunie autour du poulet rôti. À l’époque, maman et moi étions inséparables. Elle m’apprenait à faire des crêpes, elle me consolait quand j’avais peur du noir. Quand est-ce que tout a changé ? Est-ce le divorce de mes parents ? Mon départ pour Paris ? Ou simplement la vie qui nous use et nous éloigne sans qu’on s’en rende compte ?
Je me souviens aussi des reproches constants : « Tu pourrais appeler plus souvent », « Tu ne viens jamais me voir », « Tu préfères tes amis à ta famille ». J’ai fini par ne plus rien dire pour éviter les disputes. Mais ce jour-là, tout a explosé.
Depuis trois mois, j’ai reçu quelques messages d’elle : « J’espère que tu vas bien », « Les enfants me manquent », « Si tu veux parler, je suis là ». Je n’ai jamais répondu. Par orgueil ? Par peur d’ouvrir la boîte de Pandore ? Ou parce que je ne sais pas par où commencer ?
Ma sœur Claire essaie de jouer les médiatrices :
— Maman n’attend qu’un signe de toi. Elle souffre aussi, tu sais.
Mais moi aussi je souffre ! Pourquoi ce serait toujours à moi de faire le premier pas ? Pourquoi c’est toujours aux enfants de pardonner aux parents leurs maladresses ?
Ce matin, en déposant Paul et Lucie à l’école, j’ai croisé le regard d’une autre maman qui tenait la main de sa fille avec tendresse. J’ai senti une boule dans ma gorge. Et si un jour mes propres enfants me tournaient le dos comme je l’ai fait avec maman ? Est-ce que je supporterais cette douleur ?
Je rentre chez moi et je tourne en rond dans le salon. Le téléphone me nargue sur la table basse. Je compose son numéro puis raccroche aussitôt. J’imagine sa voix au bout du fil : « Allô ? » Que pourrais-je lui dire ? « Pardon » ? « Tu m’as blessée » ? Ou simplement : « Tu me manques » ?
Julien me prend dans ses bras :
— Tu n’es pas obligée d’y arriver aujourd’hui. Mais essaie… pour toi.
Je ferme les yeux et je pense à tout ce qu’on a partagé, aux disputes mais aussi aux rires, aux secrets chuchotés sous les draps quand j’étais petite. Peut-on vraiment tourner la page sur une mère ? Peut-on vivre sans racines ?
Je prends une grande inspiration et j’envoie un message : « Maman, est-ce qu’on pourrait se voir pour parler ? »
Le cœur battant, j’attends sa réponse.
Est-ce que j’ai bien fait ? Est-ce que c’est toujours à l’enfant de tendre la main ? Et vous, comment avez-vous réussi à recoller les morceaux avec un parent blessé ou blessant ?